Offenbach: la jeunesse

Au milieu du XIXème siècle, tout producteur de spectacle de scène à Paris avait à affronter un terrible concurrent: le gouvernement français. En effet, pour être sûr que rien ne fera de l’ombre à l’opéra, sponsorisé par l’Etat Français, une loi limitait les productions musicales indépendantes: un seul acte, pas plus de deux personnages (limite qui après de nombreuses protestations sera portée à trois!). Un compositeur a réussi à développer une création cohérente, malgré ces interdictions drastiques. Il s’agit de Jacques Offenbach.
1.A) Acte I – La jeunesse
1.A.1) Cologne, la musique dans le sang (1819–1833)
La jeunesse de Jacques Offenbach s’ouvre à Cologne, dans un univers qui n’a, en apparence, rien de flamboyant. Nous sommes loin des théâtres parisiens et de ses satires mordantes : Cologne est alors une ville sérieuse, structurée, profondément marquée par la tradition religieuse et par une vie musicale disciplinée. C’est pourtant là, dans ce cadre rigoureux, que se forge l’essentiel de l’outillage du futur iconoclaste.
Offenbach naît en 1819 au sein d’une famille juive modeste mais entièrement tournée vers la musique. Son père, Isaac Juda Eberst, est cantor de synagogue, violoniste et professeur : la musique n’est pas un agrément bourgeois, mais un moyen de subsistance, une vocation qui exige travail, méthode et constance. Chez les Eberst, on apprend tôt le solfège, on chante, on pratique les instruments, et l’on comprend très vite que le talent n’a de valeur que s’il est discipliné. Cette éducation, profondément ancrée dans la tradition musicale allemande, donne au jeune Jakob une base solide : Bach, Mozart, Haydn forment l’horizon naturel de son apprentissage.
L’enfant se révèle appliqué, rapide, doté d’une oreille sûre. Il ne manifeste pas encore cette exubérance que l’on associera plus tard à son nom ; au contraire, il progresse avec sérieux, presque avec retenue. Le choix du violoncelle est révélateur : instrument peu spectaculaire, rarement mis en avant, mais indispensable à l’équilibre de l’ensemble. Offenbach commence donc sa vie musicale dans l’ombre, apprenant à soutenir, à accompagner, à structurer le discours sonore – autant de qualités qui nourriront plus tard son sens aigu du théâtre et du rythme.
Très tôt, il joue en public, participe à des concerts locaux, s’aguerrit à la scène sans en faire encore un espace de provocation ou de jeu. Ce qu’il apprend avant tout, c’est que la musique est un métier, soumis à des contraintes économiques et sociales. Cologne lui offre une formation irréprochable, mais aussi un horizon étroit : la ville est conservatrice, peu ouverte à l’audace, encore moins à l’ironie. Offenbach assimile parfaitement les règles, tout en ressentant, déjà, le besoin de les dépasser.
Cette tension entre discipline et désir d’ailleurs constitue le cœur de son enfance. Paris n’est pas encore un mythe artistique, mais une perspective concrète : un lieu où le talent peut circuler, se vendre, se transformer. Lorsque le départ est envisagé, il ne s’agit ni d’une fugue ni d’un geste romantique, mais d’une décision réfléchie. À quatorze ans, Jakob quitte Cologne avec l’assentiment – et l’organisation – de son père, dans l’espoir de convertir une formation exemplaire en véritable carrière.
Offenbach n’est donc pas né frondeur, il l’est devenu. Son sens de la satire, de la parodie et du théâtre s’enracine paradoxalement dans une enfance sévère, musicale et ordonnée. Plus la base est sérieuse, plus l’ironie future pourra être tranchante – et c’est précisément ce contraste qui fera de lui l’un des compositeurs les plus singuliers du XIXème siècle.
1.A.2) Le saut à Paris (1833)
Cette deuxième phase de la jeunesse de Jacques Offenbach s’ouvre sur un choc. En 1833, le jeune musicien quitte la rigueur ordonnée de Cologne pour un Paris bouillonnant, encore marqué par les secousses politiques récentes et par une vie artistique d’une densité inouïe. Pour Offenbach, la capitale française n’est pas un rêve romantique : c’est un terrain d’épreuve, un lieu où l’on mesure immédiatement la valeur concrète d’un talent.
Son entrée au Conservatoire de Paris semble d’abord confirmer la justesse du pari familial. L’institution est prestigieuse, l’enseignement sérieux, les maîtres respectés. Mais très vite, Offenbach éprouve un sentiment d’étouffement. La pédagogie lui paraît rigide, attachée à des modèles figés, peu attentive à l’invention individuelle. Lui qui vient d’une tradition allemande déjà fortement codifiée découvre une autre forme de dogmatisme, plus académique encore, et ressent instinctivement que sa personnalité musicale ne pourra s’y épanouir pleinement.
Cette désillusion ne prend toutefois pas la forme d’une rupture brutale. Offenbach quitte le Conservatoire sans fracas, presque naturellement, comme on se détourne d’un chemin qui ne mène pas là où l’on veut aller. L’essentiel n’est pas perdu : il a acquis les bases nécessaires, et il a compris que l’apprentissage ne se limite pas à l’école. À Paris, la véritable formation se joue ailleurs: les théâtres, les orchestres, les salons, les coulisses.
1.A.3) Galères, salons et flair théâtral (années 1830 et années 1840)
En quittant le Conservatoire, Offenbach se débarrasse enfin de l’académisme rigide imposé par le programme de Cherubini. Une liberté chèrement acquise, car, comme le résume avec ironie son biographe James Harding, « il était libre, lui aussi, de mourir de faim ». Les débuts sont précaires : quelques engagements temporaires dans des orchestres de théâtre lui permettent de subsister, jusqu’à l’obtention, en 1835, d’un poste stable de violoncelliste à l’Opéra-Comique.
Il n’y manifeste guère plus de sérieux que durant ses études. Régulièrement sanctionné par des retenues sur salaire, il se distingue par des farces devenues légendaires. Un soir, il s’amuse avec le violoncelliste solo à jouer alternativement les notes de la partition, transformant l’accompagnement en jeu de piste sonore. Une autre fois, ils sabotent les pupitres de collègues, provoquant leur effondrement en pleine représentation. Ces frasques n’empêchent toutefois pas Offenbach de profiter de la sécurité financière de l’orchestre pour se perfectionner : il prend des leçons auprès du célèbre violoncelliste Louis Norblin et fait bientôt une impression favorable sur Fromental Halévy, qui l’initie à la composition et à l’orchestration.
Grâce à Halévy, certaines de ses premières œuvres sont programmées par le chef à la mode Louis-Antoine Jullien. Offenbach collabore également avec un autre jeune compositeur prometteur, Friedrich von Flotow, pour une série de pièces pour violoncelle et piano. Mais son ambition véritable reste la scène. Or, malgré ses efforts, les théâtres parisiens lui demeurent fermés. Avec l’aide de Flotow, il se forge alors une réputation brillante dans les salons mondains, où il compose et se produit avec un succès croissant.
Parmi ces cercles influents figure le salon de la comtesse de Vaux. C’est là qu’il rencontre Herminie d’Alcain (1827–1887), fille d’un général carliste. L’attirance est immédiate, mais Offenbach ne dispose pas encore de la stabilité financière nécessaire pour envisager le mariage. Désireux d’élargir sa notoriété, il entreprend des tournées en France et en Allemagne, interprétant des œuvres d’Anton Rubinstein et, dans un concert donné à Cologne, celles de Liszt. En 1844, probablement soutenu par des parents anglais d’Herminie, il part en tournée en Angleterre. Le succès est immédiat : il est engagé aux côtés de musiciens parmi les plus prestigieux de l’époque — Mendelssohn, Joseph Joachim, Michele Costa ou encore Julius Benedict.
La presse britannique s’enthousiasme. The Illustrated London News relate un concert particulièrement fastueux: « Herr Jacques Offenbach, l’étonnant violoncelliste, s’est produit jeudi soir à Windsor devant l’empereur de Russie, le roi de Saxe, la reine Victoria et le prince Albert avec un grand succès. »
L’emploi de Herr plutôt que de Monsieur souligne qu’Offenbach demeure citoyen prussien — une ambiguïté nationale qui lui causera plus tard bien des difficultés.