🎭 « Every Brillant Thing » (@SohoPlace)

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🎭 « Every Brillant Thing » (@SohoPlace)

Par Ol de Bulles / Jeu 16 Oct 25 · ⏰ 14:30

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Bon. Ici, je ne sais vraiment pas du tout ce que je vais voir. J’y vais seulement pour deux MAUVAISES raisons. Et elles sont toutes deux ci-dessous.

La photo de gauche, c’est Duncan Macmillan. Encore un vrai auteur majeur contemporain. J’ai vu de lui Lungs à l’Old Vic et surtout le sublimissime People, Places and Things dans la petite salle du National Theatre (Dorfman Theatre) où une actrice en pleine descente aux enfers intègre une cure de désintoxication, mais découvre qu’affronter ses démons est bien plus difficile que de jouer n’importe quel rôle. Allez quelques photos juste pour le souvenir.

Et la photo de droite, cest le @Sohoplace, le dernier théâtre créé dans le West End. Magnifique théâtre prévu pour le théâtre quadri-frontal. Pour s’imaginer la salle, il suffit de symétriser la photo. On peut aussi y présenter des spectacles en frontal. J’ai vu dans cette toute jeune salle plein de chocs: Heathers: The Musical, White Rabbit Red Rabbit, A Christmas Carol(ish), Kyoto … sans oublier un de mes plus grands coups de cœur musical: The Little Big Things. Ici encore une photo de The Little Big Things pour le souvenir.

Qu’est-ce que ce quartier a changé. on a marché pendant des années sur des passerelles, dans la boue…

L’autre avantage de ce théâtre, c’est qu’au rez-de-chaussée il y a un grand foyer, très convivial, ouvert très longtemps avant le spectacle. J’y vais surtout qu’ils servent un Coca Zero glacé qu’ils servent avec un tuyau d’arrosage. Je trouve cela comique. Me voilà donc dans le foyer du @SohoPlace.

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Je ne suis pas le seul à connaître ce lieu. Et je ne suis pas le plus vieux! Ni le plus jeune. J’achète le programme et le texte (pour comprendre par après tout ce que je n’ai pas compris en live. Comme je ne sais pas ce que je viens voir, je parcours le programme pour « me préparer ». Mon ôté polytechnicien sans doute. Et là, le DRAME. Ou plutôt l’ANGOISSE ABSOLUE. Après avoir lu que cette pièce avait été créée il y a plus de 10 ans et qu’elle s’était jouée avec succès depuis dans plus de 80 pays, je lis une interview de l’auteur, Duncan Macmillan. Il explique son idée dramaturgique de base de cette pièce: faire intervenir plus de 70 spectateurs en live à chaque représentation, dont certains montent sur scène. Oui, oui. 70 personnes choisies dans un théâtre de 600 places. Plus de 10% de malchance que l’on s’en prenne à moi. Si le théâtre est plein. Sinon ce pourcentage monte en flèche.

Bon, je me lève? Je m’en vais? Je ne vais même finir mon Coca Zero au revolver. Intervenir en Belgique ça me traumatise déjà, mais alors à Londres et en anglais. Reste le suicide. Et c’est bien de penser à cette échappée car c’est justement une pièce qui parle du suicide. Je respire profondément plusieurs fois. Et si je dois aller sur scène, sans ma béquille, c’est impossible. Je vais le dire à l’ouvreuse. Pfff pas de fausse excuse. Je vais affronter. Au pire… J’inventerai quelque chose. En tout cas, Duncan Macmillan, avant que je revienne voir une de tes pièces…

Alors que raconte cette pièce? Le spectacle commence par une situation d’une simplicité désarmante que nous avoue la narratrice: « Je devais avoir sept ans quand ma mère a essayé de mourir pour la première fois. » Elle raconte comment, après cette tentative de suicide, elle a décidé du haut de ses 7 ans d’écrire une liste de toutes les choses qui rendent la vie belle. Une simple liste: un…, deux, …, trois… . Pour que sa maman puisse la lire simplement et se rende compte que la vie mérite d’être vécue. Un magnifique geste d’enfant non? Naïf et bouleversant.

La narratrice (Minnie Driver voir ci-contre) fait alors référence à la liste et dit: « Un ». Une petite dame dans ma rangée, un petit papier à la main, dit tout haut: « Les glaces ». La narratrice enchaine: « Deux ». Cette fois, c’est une voix d’homme issue du premier balcon qui s’exprime: « Les batailles d’eau. » La narratrice sourit avant de dire doucement: « Trois ». Et jeune gars lui répond: « Se réveiller et se rendre compte qu’il reste encore du gâteau au chocolat… ». On participe tous à tenter de rendre la lumière à la maman de la jeune narratrice de 7 ans dont la maman vient de tenter de se suicider. Mais aussi, tous ensembles, on est en train de dire que la vie vaut la peine d’être vécue.

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Elle nous explique alors que cette liste, elle l’avait glissée sous l’oreiller de sa maman, espérant que ces mots simples la retiendront à la vie. Elle nous confie aussi que son père est un homme aimant mais désemparé, qui ne sait pas vraiment comment verbaliser ce qui arrive. Alors il se réfugie dans ses disques de jazz, dans la musique plutôt que dans les mots. La maison devient silencieuse, pleine de pudeur, d’amour retenu.

Quelques jours plus tard, sa maman revient de l’hôpital, souriante mais absente. Elle lit la liste – on le sait car elle y a corrigé quelques fautes d’orthographe –, mais rien n’y fait vraiment: la dépression rôde toujours, comme une ombre persistante. Le père, lui, fait ce qu’il peut: il emmène son enfant à la bibliothèque, à des concerts, tente de sauver l’ordinaire du naufrage. Mais il n’arrive jamais à nommer sa douleur, encore moins à la partager.

Les années passent. L’enfant – la narratrice donc – grandit, quitte la maison, tombe amoureuse. La liste continue de s’allonge: 313 (« Avoir un piano dans la cuisine »). Chaque fois un nouveau spectateur intervient en réponse à la narratrice en lisant son morceau de la liste. Attention, c’est tout sauf artificiel! Car quand on le vit, ce qui est magique, c’est que chaque spectateur a sa propre manière de parler, sa propre voix, son propre phrasé. Cela rend le message inconsciemment universel. Pour la narratrice, cette liste devient une sorte de fil d’Ariane – une manière de tenir debout, de trouver du sens dans les moindres éclats de lumière du quotidien. Je regrette presque de ne pas avoir reçu un papier au départ… Et oui, même en anglais!

Voilà pour le principe. Mais bien sûr tout ne se résume pas à ce fil d’Ariane. Et l’intervention de certains spectateurs est beaucoup plus importante. Dès les premières minutes du spectacle, avant même l’histoire de la mère, on assiste à une scène brève et frappante: après s’être présentée au public et dit qu’elle avait 7 ans, la narratrice raconte la mort de son chien, Sherlock Bones (j’ai même compris le jeu de mots, entre Sherlock Holmes et bones, « os »). Ce chien qu’elle a toujours connu, il a plus de 7 ans. Comme elle le dit tendrement, c’était son meilleur ami. La narratrice demande alors si quelqu’un dan la salle peut lui donner son manteau. Une dizaine de personnes se proposent. Elle en prend un, le roule en boule. La jeune narratrice de 7 ans tient maintenant Sherlock Bones dans ses bras. Et elle va chez le vétérinaire. Car il faut le piquer. Cela, bien sûr, elle n’en est pas consciente. La narratrice demande au spectateur désigné pour être le vétérinaire de monter sur scène. C’est mon voisin. S’ensuit une scène où elle guide le spectateur vétérinaire. c’est très intelligemment construit:

Narratrice: OK, donc vous êtes le vétérinaire. Et moi, je suis moi à 7 ans et ceci [elle montre le manteau qu’elle a roulé dans ses bras] c’est Sherlock Bones. Je vous connais parce que vous êtes un des parents de mon école. Et vous dites quelque chose de rassurant comme: « Tu fais la bonne chose. Cela va aller vite »

La narratrice fait comprendre au spectateur-vétérinaire qu’il doit répéter la phrase.

Spectateur-Vétérinaire: Tu fais la bonne chose. Cela va aller vite.

Narratrice: [au public] Et je ne comprends pas ce que cela signifie vraiment. Je n’ai aucune conscience du concept de finalité ou d’infinité ou de « miséricorede ». J’ai sept ans. [Au vétérinaire] Mais je peux immédiatement dire que vous êtes une personne très gentille. Alors je vous fais confiance. [Au spectateur-vétérinaire] Maintenant, avez-vous un crayon ou un stylo sur vous?

Lors de ma représentation, le spectateur a dit non. Immédiatement plein de gens ont proposé de donner le leur… On est à trois minutes de spectacle! La narratrice reprend:

Narratrice: [au spectateur-vétérinaire] Bon, ce stylo est une seringue. Et à l’intérieur de cette seringue se trouve un anesthésique appelé pentobarbital. La dose est suffisamment importante pour rendre le chien inconscient, puis détendre son cerveau, ses systèmes respiratoire et circulatoire et en trente secondes l’endormir pour toujours. Quand vous serez prêt, je veux que vous veniez ici et injectiez le produit dans la cuisse de Sherlok Bones.

Le spectateur qui était debout de l’autre côté du plateau, quand il est prêt, traverse la scène pour faire l’injection. Avec le stylo, il mime l’injection.

Narratrice: Non, la cuisse.

Le public éclate de rire. Le spectateur aussi.

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Narratrice: [au spectateur-vétérinaire] Je vais vous arrêter un instant. Vous vous en sortez très bien, mais cela vous dérange si je vous fais une remarque? Il y a une règle absolue à s’imposer lors de l’euthanasie d’un animal en présence d’un enfant: il ne fut surtout pas rire en le faisant. Alors… Euh… Recommençons. Revenez au début et essayez de respecter la solennité de la situation.

Elle sourit. Le spectateur aussi. Nous on a déjà le cœur rempli de l’expérience artistique et humaine que nous vivons.

Narratrice: Prenons être un moment. En fait, peut-être que nous devrions tous respirer profondément, d’accord?

Tout le public respire profondément et bruyamment. Le spectacle a commencé il y a moins de 5 minutes!!!!

Narratrice: D’accord. Réessayons.

Le spectateur vétérinaire accomplit sa tâche, piquant le manteau-chien à un autre endroit avec le stylo-aiguille.

Narratrice: [Au spectateur-vétérinaire] Maintenant caressez sa petite tête. [Au Public] J’ai tenu dans mes bras Sherlock Bones que j’avais connu toute ma vie. Je l’ai tenu dans mes bras pendant qu’il mourait. [Au public] Quelqu’un a-t-il une montre?

Plusieurs personnes lèvent la main. Elle en désigne un.

Narratrice: Après trente secondes, pouvez vous juste lever la main.

La narratrice regarde tendrement le manteau, son chien en train de mourir. Le décompte est lancé. Il lui reste trente seconde à vivre.

Narratrice: Et j’ai pensé à la promenade que nous avions fait ce matin-là. Et à son odeur dans ma chambre. A ses jouets dans le jardin. Au paquet de croquettes récemment ouvert. A son lit dans l’escalier. Toutes ces choses qui pourraient maintenant être jetées.

Le spectateur lève la main. Les trente secondes sont passées. Sherlock Bones n’est plus. La narratrice laisse tomber le manteau ne le tenant plus que par le col. Le chien a disparu et est redevenu un simple manteau. Tout en faisant cela elle dit:

Narratrice: Et il est devenu plus léger. Ou plus lourd, je ne sais pas. Mais différend. Et ce fut ma première expérience avec la mort: un être cher devenant un objet…

Elle rend le manteau à son propriétaire.

Narratrice: … emporté à jamais. [Au spectateur-vétérinaire] Merci.

Elle lui indique sa place. Il retourne s’assoir.

Waow.

Narratrice: Nous sommes le 9 novembre 1987. Il fait noir et il est tard. Tous les autres enfants sont déjà rentré à la maison depuis longtemps. Et finalement, mon papa est arrivé.

Je vais arrêter là car ou sinon je vais refaire toute la pièce. Ce jour-là sa maman a tenté de se suicider. Elle n’a pas réussi. Son père incapable de communiquer vient la chercher en retard à l’école pour l’emmener à l’hôpital. Un spectateur va jouer le rôle du père. La narratrice va s’assoir à ses côtés dans la salle. Mais elle demande au spectateur d’inverser les rôles. Lui devient la gamine de 7 ans qui va voir sa maman aux urgences et elle devient le papa. Ils inversent physiquement leurs deux places dans la salle.

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Narratrice: Tout ce que vous avez à faire c’est die: « Pourquoi? ». okay?

Le spectateur opine de la tête.

Narratrice-Papa: Mets ta ceinture.

Spectateur-enfant: Pourquoi?

Narratrice-Papa: Parce que les voitures peuvent être dangereuses…

Spectateur-enfant: Pourquoi?

S’ensuit une longue série de pourquoi et d’affirmations qui emmènent vers l’aveu qu’ils vont à l’hôpital.

Spectateur-enfant: Pourquoi?

Narratrice-Papa: Parce que ta maman est à l’hôpital.

Spectateur-enfant: Pourquoi?

Narratrice-Papa: Parce que … Parce qu’elle ne voit rien qui lui donne envie de rester en vie.

Spectateur-enfant: Pourquoi?

Narratrice: [reprenant son rôle] C’est comme cela que j’aime m’en souvenir. Mais en fait, nous sommes restés en silence. La vérité, c’est que papa était un homme de peu de mots. La seul chose qu’il m’a dite était… [la narratrice souffle quelque chose à l’oreille du spectateur qui reprend son rôle de papa]

Spectateur-papa: Ta maman a fait quelque chose de stupide.

Narratrice: Je n’ai pas compris ce que cela signifiait. A l’hôpital, lorsque maman m’a vue, elle a dit: « Oh non, pas elle! ». Et donc j’ai attendu dans le couloir a ôté d’un beau couple de vieux…

La narratrice regarde un couple de vieux au premier rang. La salle éclate de rire avec une tendresse infinie. Le vieux couple de spectateurs a une mission: dans ce couloir d’hôpital, ils doivent réconforter cette enfant dont la mère a tenté de se suicider. Ils lui offrent un jus d’orange et un morceau de chocolat [qu’ils ont bien sûr reçu de la production avant le début du spectacle ne sachant pas à quoi cela allait servir]. Lors de ma représentation, la vieille dame-spectatrice a ouvert l’emballage du chocolat pour la narratrice, comme on le ferait pour une enfant de 7 ans, et à la fin lui a frotté la bouche avec un mouchoir. Elle lui a tendrement caressé la joue… Sommes-nous encore au théâtre ou dans un moment exceptionnel d’humanité retrouvée?

Narratrice: Je ne sais pas à quel moment j’ai eu l’idée de la liste, mais je sais que c’est ici, avec ces deux vieux que j’ai commencé à l’écrire… Un…

La spectatrice de tout à l’heure dit tout haut: « Les glaces. ». Et on est reparti avec les dix premières entrées de sa liste. On va ensuite encore rencontrer d’autres magnifiques personnage toujours incarnés par des spectateurs. Dont Mrs Patterson. Elle est la conseillère scolaire de l’enfant. C’est l’une des premières figures adultes bienveillantes que la narratrice rencontre en dehors de sa famille.

Narratrice: [désignant une dame] Je vais vous demander d’être Mrs Patterson, si cela vous convient.

La spectatrice, une dame d’une cinquantaine d’année affiche un magnifique sourire et dit oui.

Narratrice: Je me suis installée sur un pouf dans son bureau et elle m’a demandé comment je me sentais.

Spectateur-Mrs Patterson: Comment te sens-tu?

Narratrice: Et j’ai dit… « Ma mère a fait quelque chose de stupide. » puis je lui ai tourné le dos. Pendant un instant tout est resté silencieux. Et puis elle a fait une chose vraiment incroyable. Une chose très inattendue., incrohablement inhabituelle.

La salle commence à rire… La spectatrice s’attend à quelque chose de pas banal…

Narratrice: Même maintenant, je n’arrive pas à croire qu’elle l’a fait.

Re-réaction de la salle.

Narratrice: Ce qu’elle a fait c’est qu’elle a enlevé ses chaussures.

La spectatrice enlève donc ses chaussures. La narratrice attend que cela soit fini pour reprendre…

Narratrice: Alors, elle a enlevé ses chaussettes.

Torrents de rires dans la salles et la spectatrice s’exécute.

Narratrice: Puis elle a mis la chaussette sur la main … et elle s’est transformée comme par magie en petit chien.

La spectatrice s’exécute. La narratrice va lui demander de lui donner un nom, ce qu’elle fait. A ma représentation, la spectatrice a choisi quelque chose qui a fait rire tout le monde sauf moi, en manque de référence. Et elle a demandé à ce petit chien-chaussette de raconter une blague ce que la spectatrice a fait. En confiance, la narratrice va pouvoir avouer au chien-chaussette qu’elle écrit une liste. Et ce chien-chaussette (derrière lequel se cache évidemment Mrs Patterson) de lui conseiller de continuer et surtout de rendre soin de cette liste contant toutes ces « EVERY BRILLIANT THING ».

La narratrice continue a nous raconter sa vie et d’autres personnages-spectateurs vont être intégrés au récit. Parmi ceux-ci, il y a Sam, qui va devenir son amoureux. Sam est choisi parmi les spectateurs de la salle, et il doit être en couple. Quand la narratrice s’intéresse à Sam, elle va demander à la femme à ses ôtés de changer de places. une place libre semble réservée trois rangées plus haut. Tout le monde comprend ce qui se passe… Elle finira par lui avouer toutes ses difficultés avec sa famille et même sa liste. A un moment de la relation…

Narratrice: J’ai emmené Sam chez moi pour rencontrer mes parents. Et ils furent merveilleux. Ils furent incroyables. Ils furent fantastiques. C’était horrible. On aurait dit que j’avais menti sur toute mon enfance. Maman a beaucoup ri et raconté une histoire à propos d’un gars dont elle avait cassé le nez dans un train en Eypte. Mon père avit fait une lasagne et a passé des disques de Cab Calloway. A la fin de la soirée, pour la première fois depuis des années, nous nous sommes assis au bord du piano et avons chanté de vieilles chansons soul.

Il se marieront. La scène ou le spectateur-Sam demande la narratrice en mariage est drolatique en diable. Comme le mariage, où le père fait un discours. Le temps passe…

Narratrice: Nous avons trouvé du travail, acheté une voiture. Ouvert un compte bancaire commun. Un labrador. Un gros chien noir qui me suivait partout. Que Sam appelait « Métaphore ». Des amis venaient. Sam organisait des voyages et des rendez-vous, mais je ne me sentais pas toujours à la hauteur. Je préférais rester à la maison. Sam a dit: « S’il te plaît, s’il te plaît, parle à quelqu’un. Si ce n’est pas pour toi, fais le pour nous ». Mais je ne l’ai pas fait. Il m’a encouragé à continuer ma liste. Mais cela devenait difficile de trouver de nouvelle choses. Huit cent ving-six mille neuf cent septante huit…

Elle va alors appeler au téléphone Mrs Patterson qui a pris sa retraite. Elle va lui demander de parler à la marionnette-chaussette que Mrs Patterson n’a pas oubliée. Elle a besoin de se confier. « Je suis triste« . La marionnette-chaussette va lui demander de raconter une blague. Après cette blague la discussion continue avec la marionnette-chaussette:

Narratrice: Tu te souviens à quoi je ressemblais quand j’étais petite?

Spectatrice-Marionnette-chaussette: Oui

Narratrice: J’étais heureuse?

La spectatrice pour une fois improvise. Il n’y a pas de réplique écrite sur son papier. La spectatrice de ma représentation a répondu : « Tu souriais mes tes yeux étaient tristes« .

Narratrice: Merci. Peux-tu repasser le téléphone à Mrs Patterson? [qui est bien sûr la même que celle de la chaussette il y a quelques instants]

Spectatrice-Mrs Patterson: Hello

Narratrice: Hi. Je ne vous ai jamais remerciée. D’avoir été là même quand j’étais seule. De votre patience. De m’avoir écoutée.

La spectatrice à ma représentation était en larmes. Moi aussi. Longue étreinte. Avançons encore un peu, Même si on sait qu’on est presqu’à la fin de ce trop court spectacle. A un moment, la narratrice regarde longuement les spectateurs, à 360°. Souriant aux personnages qui ont joué le jeu.

Narratrice: Si vous vivez une longue vie et que vous arrivez à la fin sans jamais vous sentir déprimé, alors, vous n’étiez probablement pas attentif. J’étais alors en Australie. Et quand j’ai reçu l’appel, j’étais à la plage. De retour à la maison, c’était le milieu de la nuit. Avant que papa ne dise un mot, je savais.

On est 600 dans la salle à partager la souffrance du suicide réussi de sa maman.

Narratrice: Je vous épargne les détails. Le « comment » n’est pas important. Et le pourquoi, il s’avère « insaisissable ». J’ai pris l’avion pour rentrer à la maison. J’ai conduit papa à l’enterrement. Nous sommes restés assis en silence. Il a fumé la être baissée. Je l’ai aidé à nouer sa cravate. Lors de la cérémonie, en rencontrant les amis et les collègues de ma mère, j’ai réalisé à quel point la liste avait changé ma façon de voir le monde. 45…

La spectatrice 45: Fleurs fraîchement coupées.

Narratrice: 333

La spectatrice 333: Thé et biscuits

Narratrice: 577

La spectatrice 577: Alcool

Narratrice: J’ai eu un appel se Sam [de qui elle est séparée]

Le spectateur-Sam: J’ai appris pour ta maman. Je suis désolé. Appelle-moi. Quand tu veux.J’aiemerais entendre ta voix. Love… Sam.

Narratrice: Je suis restée avec mon père pendant un certain temps après les funérailles. Nous passions les journées à marcher, à lire ou à écouter des disques. Il s’endormait dans son fauteuil et je m’asseyais à son bureau et tapais « La Liste ». 1

La spectatrice 1: Les glaces

Narratrice: C’était beaucoup de travail. Plusieurs semaines de nuits banches. Une fois arrrivée à la fin, j’ai repris là où je m’étais arrêtée: 826.978. Je l’ai imprimée et l’ai laissée sur la chaise de papa. Je suis rentrée à la maison. Il n’en a jamais parlé directement, mais lorsque nous avons parlé ensuite, il a di: « Merci »

Spectateur-Papa: Merci

Narratrice: Et il a rajouté: « Je t’aime »

Spectateur-Papa: Je t’aime

Narratrice: Et j’ai dit: « Le sentimentalisme ne te va pas, papa ».

La narratrice regarde encore les spectateurs à 360°. Longuement. Comme si nous étions des amis d’enfance.

Narratrice: 999.997, l’alphabet. 999.998, des chansons inappropriées jouées lors de moments émotionnels. 999.999, accomplir une tâche.

Respiration.

Narratrice: 1.000.000, écouter un disque pour la première fois. Le retourner dans ses mains. Le placer sur le lecteur et poser l’aiguille. Supporter le léger sifflement et le crépitement de la pointe métallique sur le disque avant que la musique ne commence. Puis s’asseoir et écouter tout en lisant les notes de la pochette.

NOIR.

Hurlement, comme dans un stade de foot pour une équipe qui vient de gagner la coupe du monde. La narratrice applaudit son papa, Mrs Patterson, … et puis s’en va. Tout simplement. Personne ne court pour prendre son métro…

Le message de ce spectacle collectif est magnifique: on ne guérit pas la tristesse ou les doutes, mais on peut l’habiter autrement. La liste des “brilliant things” – les choses merveilleuses de la vie n’est pas un remède magique contre la dépression: c’est un outil de survie. En fait, la narratrice-enfant écrit d’abord pour sauver sa mère, mais en réalité, elle se sauve elle-même. Elle apprend que le bonheur n’est pas un état durable: il se trouve dans les petites manifestations du quotidien, parfois les plus minuscules: le goût d’une glace, la lumière du matin, un morceau de jazz, le rire de quelqu’un qu’on aime.

En plus, le dispositif scénographique du spectacle – un seul acteur entouré du public – fait vivre le message plutôt qu’il ne le dit. Le public devient la communauté dont le narrateur a manqué toute sa vie. Ensemble, ils construisent littéralement la liste. C’est un acte d’empathie collective: chaque spectateur devient témoin, confident, parfois figure parentale; l’expérience du deuil et de la résilience se partage en direct, dans un espace sûr. Même moi qui n’ai rien dit, je me suis senti impliqué, activement impliqué.

Dans ce cas, le théâtre devient alors ce qu’il devrait toujours être: un lieu de soin collectif, où l’on transforme les blessures en récit.

Ce qui est magique (entre autres parce que c’est en fait un feu d’artifice de magie) dans ce spectacle c’est que le texte insiste subtilement sur les limites du langage. Le père, l’amoureux, les adultes: tous cherchent les mots justes, et tous échouent un peu. Mais cette maladresse n’est jamais présentée comme un échec – c’est une preuve d’amour. Les mots de la liste – « le son d’une clé dans la porte », « le rire d’un bébé », « le café au lit » – deviennent un alphabet émotionnel, un moyen d’exister quand tout s’effondre.

Duncan Macmillan ne dit jamais: « La vie est belle. » Il dit: « La vie contient des éclats de beauté, même quand elle est douloureuse. » C’est tellement plus vrai, et infiniment plus humain.

Every Brilliant Thing nous apprend que la lumière ne supprime pas l’ombre – elle la rend simplement supportable.

Dernière petite remarque… Vu que le spectacle était interactif, j’ai failli partir avant le spectacle. Prenant mon courage à quatre mains, j’ai décidé de vaincre ma peur et d’y aller. Mais j’avais peur d’être stressé durant toute le durée du spectacle et de ne profiter de rien. Je suis rentré assez tôt dans la salle – ouverte 30 minutes avant le début du spectacle. Et là tout s’est apaisé. L’actrice et quelques autres assistant abordaient des spectateurs, leur donnant des papiers numérotés, s’ils le voulaient. Ils leur disaient, si vous entendez le numéro mentionné sur le papier, lisez simplement ce qui s’y trouve. Et puis la comédienne principale s’est agenouillée auprès de mon voisin. Elle lui a dit « Bonjour… Voulez-vous intervenir dans le spectacle? Rassurez-vous il n’y a aucun piège. On vous demande seulement d’être naturel, de ne vouloir impressioner personne. Simplement d’être vous. Vous serez un vétérinaire. Et je vous guiderai dans ce que vous devez faire. » Le gars, rassuré a dit: « Avec plaisir ».

Car ce spectacle excessivement fragile doit éviter à tout prix que quelqu’un veuille faire le gros malin et capte l’attention sur lui. Quand on lit le programme, on se rend compte à quel point il y a des sorties de secours prévue pour la narratrice (ou le narrateur) jusqu’à avoir des chaussettes si jamais la spectatrice ne veut pas enlever les siennes.

Notons aussi qu’à Londres il y 5 artistes qui ont été narrateur.ices: Lenny Henry, Jonny Donahoe, Ambika Mod, Sue Perlins et celle que j’ai vue, Minnie Driver.

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PS: je me demande d’ailleurs si ces carnets de voyage que je fais depuis des années, ça n’est pas ma liste à moi.

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