🎭 « Oedipus » (Wyndham’s Theatre)

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🎭 « Oedipus » (Wyndham’s Theatre)

Par Ol de Bulles / Lun 30 Déc 24 · ⏰ 19:30

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Beaucoup de gens se demandent où peut-être le plaisir d’enchaîner différents spectacles dans une même journée. Surtout, comment, après avoir adoré un spectacle, passer si rapidement à un autre ? Et bien, il faut simplement qu’il soit différent. C’est comme quand on va dans un restaurant gastronomique – et Londres est un resto gastronomique théâtral – on peut adorer une entrée et être bouleversé par le plat qui suit, à condition qu’il nous emmène dans un autre voyage de saveurs. Et Oedipus, à des saveurs très différentes de Benjamins Button, mais tout aussi exceptionnelles.

Il s’agit tout d’abord d’une pièce de théâtre. Et après Hadestown hier, on revient à la mythologie grecque.

Œdipe, on le connait aujourd’hui principalement grâce au Complexe d’Œdipe de notre cher Freud. Mais petit rappel de cette histoire qui date de plus de 2.500 ans! Œdipe était le fils de Laïos et de Jocaste, roi et reine de Thèbes. N’ayant pas d’enfants depuis quelque temps, Laïos consulta l’oracle d’Apollon à Delphes. L’Oracle a prophétisé que s’il enfantait un fils, ce dernier le tuerait. Dans une tentative d’empêcher l’accomplissement de cette prophétie, lorsque Jocaste a effectivement donné naissance à un fils, Laïos a fait percer les chevilles de son fils et les a attachées ensemble afin qu’il ne puisse pas ramper; Jocaste donna alors le garçon à un serviteur pour qu’il l’abandonne sur la montagne voisine. Cependant, plutôt que de laisser l’enfant mourir de froid, comme Laïos l’avait prévu, le serviteur a confié le bébé à un berger de Corinthe, qui l’a ensuite donné à un autre berger…. L’enfant Œdipe a finalement été adopté par Polybe et Mérope, le roi et la reine de Corinthe, car ils n’avaient pas d’enfants. Le petit Œdipe a été nommé ainsi d’après l’enflure due aux blessures aux pieds et aux chevilles (« pied enflé»).

Œdipe apprit plus tard de l’oracle de Delphes la prophétie qu’il finirait par tuer son père et épouser sa mère mais, ignorant sa véritable filiation, crut qu’il était destiné à assassiner Polybe et à épouser Mérope, et il partit donc pour Thèbes. Sur son chemin, il rencontra un homme plus âgé, qui était (à son insu) son père, et le tua dans une querelle. Continuant vers Thèbes, il découvrit que le roi de la ville (Laïos) avait récemment été tué et que la ville était à la merci du Sphinx. Œdipe a répondu correctement à l’énigme du monstre, l’a vaincu et a remporté le trône du roi défunt – et la main en mariage de la veuve du roi, qui était aussi (à son insu) sa mère Jocaste. Le sort en était jeté.

Des années plus tard, pour mettre fin à une peste à Thèbes, Œdipe chercha à savoir qui avait tué Laïos et découvrit qu’il était lui-même responsable. Jocaste, en se rendant compte qu’elle avait épousé son propre fils, s’est pendue. Œdipe saisit alors deux épingles de sa robe et s’en creva les yeux.

Les voilà donc, nos Jocaste et Oedipus d’aujourd’hui. Avant que le spectacle commence, j’essaie toujours de lire un peu le programme – pour devenir un peu plus intelligent, du moins cultivé, mais surtout pour que mes voisins ne me parlent pas. Dans ce programme, Simon Goldhill, professeur de lettres classiques à l’Université de Cambridge écrit (vous voyez pourquoi je parlais de devenir plus cultivé): « C’est une histoire que nous ne pouvons pas arrêter de raconter. » Pourquoi? Qu’y a-t-il dans cette atrocité particulière que le public à travers l’histoire trouve si fascinant? Un mec qui a tué son père et épouse sa mère, sans le savoir!!! J’ai pensé à cette question alors que les lumières s’éteignaient. Puis la force pure de cette production l’a complètement fait disparaître de mon esprit. Et putain, que cette histoire est puissante…

Comme le sous-titre « After Sophocle » l’indique, il ne s’agit pas d’une tragédie grecque pure et simple: le livret de Robert Icke est une refonte contemporaine, plutôt qu’une traduction, réimaginant Œdipe en politicien insurgé candidat aux élections. Il transporte de manière transparente les thèmes du pouvoir, de la politique, de l’arrogance et de la soif humaine de savoir au XXIème siècle: ce n’est en aucun cas une mince affaire, car l’intrigue originale implique des prophéties, des diseurs de bonne aventure et un sphinx parlant. La suspicion sur les origines d’Œdipe et son statut d’étranger à la ville – il a été adopté par Polybe et Mérope, le roi et la reine de Corinthe et n’est donc pas officiellement Thébien – est transfigurée dans la pièce de Icke en une querelle politique sur la question de savoir si Oedipus doit publier son certificat de naissance (l’allusion à Donald Trump et Barack Obama est totalement directe).

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L’altercation sur la route entre Œdipe et le vieux souverain Laïos 34 ans plus tôt (faisant d’Œdipe le tueur involontaire de son père) est transformée elle en un accident de voiture dont Oedipus est responsable, mais comme il fait un délit de fuite, il ne sait pas qu’il a tué son père.

Mais revenons au début. Nous sommes en pleine soirée électorale. Les personnages, qui attendent avec impatience le résultat des élections après la fermeture des bureaux de vote, portent des costumes et des casquettes de baseball de marque. Le décor, d’une sobriété magistrale et tragique, comprend une machine à café en bordure de la scène du QG de la campagne, un écran de télévision dans un coin diffusant des actualités et une horloge numérique géante qui compte les minutes angoissantes jusqu’à ce qu’Œdipe soit annoncé victorieux. On pourrait s’attendre à ce qu’il soit secoué. Ce n’est pas le cas. Les prévisions de résultats que lui apporte une assistante semblent encourageantes.

La pièce est foudroyante. La mise en scène joue avec la fatalité en permanence, car on se rend vite compte qu’on avance tout droit vers un inconnu angoissant, mai un inconnu inévitable. Comme le montre le chronomètre électoral: la vérité approche. Et puis, il y a deux Dieux de la scène. Tout d’abord, Mark Strong (Oedipus), sur scène tout au long des deux heures de la pièce. Il dégage une telle l’énergie, il est un Œdipe plus grand que nature avec le charisme d’un politicien, mais aussi la tendresse d’un père. Il est tout sauf manichéen. L’Œdipe de Strong est dépeint comme un homme en qui nous pouvons avoir confiance. En public, il dénonce les mensonges de son adversaire politique, tandis que, derrière des portes closes, il fait preuve de compassion et de soutien lorsque l’un de ses deux fils (Polynyce) fait son coming out en tant qu’homosexuel.

Pendant toute la pièce (soirée électorale), Merope demande à parler seule en tête à tête avec son fils (d’adoption) Oedipus. Il ne lui accordera ce privilège qu’en fin de soirée, précipitant sa compréhension de la réalité de sa vie: il a tué son père dans un accident de voiture et a épousé sa mère…

Ce fil rouge fait monter la tension dramatique de la pièce. Car on ressent bien que cette femme a vraiment quelque chose de première importance, alors que son fils (adoptif) risque de gagner les élections et d’arriver au pouvoir.

On se rend aussi compte que cette femme appartient à un autre monde. Et la confrontation – même si elle n’est jamais vécue comme telle – des deux mères (la vraie, Jocaste qui est aussi l’épouse, et l’adoptive Mérope) est prodigieuse.

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À côté du Dieu de la scène, Mark Strong, on ne peut qu’admirer la Déesse Lesley Manville. Elle est captivante dans le rôle de Jocasta, son insouciance pleine d’esprit rendant son effondrement émotionnel d’autant plus déchirant. Le couple commence par la relation facile d’un couple marié de longue date. Ils s’aiment. Ils s’attirent. Tout est vrai. Très belle scène, où, après avoir enlevé sa culotte et l’avoir envoyée à la figure d’Oedipus, Jocaste prend le plaisir pendant une longue minute, que lui donne Oedipus la tête logée entre ses cuisses dissimulées sous sa longue jupe rouge. Public médusé face à ce mélange d’amour réel et d’inceste inconscient. Après toutes les révélations finales, dans l’avant-dernière scène, dans une ambiance tonitruante de victoire électorale, leurs corps se rapprocheront une nouvelle fois. Mais c’est devenu impossible. Comme le dit simplement Jocaste: « Je ne peux pas ».

Et ce qui est fascinant dans ce texte est que la vraie tragédie que vit Œdipe n’est pas ce qu’il a fait il y a trois décennies: tuer un homme qu’il ne savait pas être son père, épouser une femme qu’il ne savait pas être sa mère, élever une famille née de l’inceste. La tragédie, c’est qu’il le découvre aujourd’hui. Ses intentions, de politicien, sont bien intentionnées, authentiques. Cela ne le sauve pas. Le message de Sophocle est inconfortable: y a-t-il des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir ? Un thème aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était alors, il est néanmoins rare qu’une production contemporaine d’un texte ancien atteigne un tel niveau de catharsis. En supprimant tout ce qui pourrait nous éloigner du héros central, ce récit ne nous éloigne pas de l’original, mais nous en rapproche. Il évoque pour un public moderne l’horreur intime que les Athéniens auraient ressentie il y a deux mille cinq cents ans. Et c’est dévastateur.

L’avant-dernière scène, celle de l’acte d’amour devenu impossible – Jocaste et Oedipus qui se caressent avant de se repousser mutuellement, Jocaste se tirant une balle dans la tête avant qu’Œdipe ne se crève les yeux avec ses talons – aurait pu être la dernière. Mais le niveau sonore de la musique quand le rideau descend nous laisse comprendre que nos applaudissements seront inaudibles. Cela n’est pas fini. La gifle finale arrive.

Le rideau finit par se relever. Nous sommes dans la même pièce, le sang sur les murs et le décompteur électoral en moins. Un couple visite un appartement pour emménager. C’est Jocaste et Oedipus. Le bonheur d’avant. Avant de savoir…

Je ne sais pas pourquoi c’est une telle gifle. Et je sais que je ne suis pas le seul à l’avoir reçue. Et quand je me demande pourquoi c’est à ce moment que je ressens une gifle, je n’ai pas de réponse. J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Mais la gifle est là. Cela doit être cela, la tragédie grecque: être dépassé…

QUELQUES REVIEWS:

★★★★★ ‘There will surely not be a more powerful production in the UK this year. It is electric’ (The Observer) / ★★★★★ ‘Mark Strong and Lesley Manville electrify ancient saga turned political thriller… Robert Icke’s modern retelling is riveting from beginning to end’ – ‘Mark Strong and Lesley Manville set the stage on fire’ (The Guardian) / ★★★★★ ‘Icke brilliantly remakes Sophocles tragedy for our times’ (Financial Times) / ★★★★★ ‘(Rob Icke) has turned this ancient play into an electric West End thriller’ (Mail on Sunday) / ★★★★ ‘This is an extraordinary evening, thanks to Icke, Strong and Manville’ (Evening Standard)

Dernière petite chose que je crois important de souligner, la tragédie d’Œdipe n’est pas isolée. Non, on est plongé aussi dans les autres histoires qui vont suivre et qui ne seront pas traitées dans cette pièce-ci. La scène du repas familial est fascinante: y assistent Œdipe et Jocaste, trois de leurs enfants (Eteocle, Polynice et Antigone (photo de droite)), le frère de Jocaste (Créon) et Mérope (qui n’arrive pas à s’entretenir 5 minutes en tête-à-tête avec Œdipe). Après la fin de la pièce et la disparition d’Œdipe, Étéocle et Polynice se disputeront le pouvoir royal et prolongent la malédiction familiale en s’entretuant. Antigone est l’ultime maillon de la chaîne maudite familiale: elle accompagne Œdipe dans son exil jusqu’à Colone, puis elle est condamnée à mort sur l’ordre de Créon (qui a pris le pouvoir après la mort d’Eteocle et Polynice) pour avoir enseveli son frère Polynice après le duel qui a opposé les deux frères ennemis.

Voir tous ces personnages se disputer dans un salon le soir d’une soirée électorale – alors que l’on sait ce qui va arriver – rajoute une profondeur sans fin au spectacle. On est vraiment plongé dans un véritable univers complet. Certaines remarques cinglantes que l’adolescente Antigone fait à son Oncle Créon sur son extrémisme politique, sont totalement jouissives, car cela m’a replongé dans l’Antigone d’Anouilh où la même adolescente envoie – quelques années plus tard – en pleine figure de Créon, alors qu’elle creuse avec ses mains une tombe pour son frère Polynice : « Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont faits aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine. »

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oedipus. samuel brewer teiresias. credit manuel harlan. 029

RÉUSSITE MAGISTRALE DE GRAND « THEATRE POPULAIRE VILARIEN »

Ah, oui, j’ai oublié de vous dire quelque chose. Au début de la pièce, un personnage inquiétant s’introduit dans le QG électoral de Oedipus. Il s’appelle Teiresias. Et il lui annonce qu’il va se rendre compte qu’il n’est pas qui il croit être….

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