đŸŽ¶ « Hadestown » (Lyric Theatre)

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đŸŽ¶ « Hadestown » (Lyric Theatre)

Par Ol de Bulles / Dim 29 DĂ©c 24 · ⏰ 19:00

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Ce spectacle fait partie de ceux que j’attends avec impatience. Lucas a Ă©tĂ© le voir Ă  Londres avec son Ă©cole et il paraĂźt que c’est gĂ©nial. C’est un « mĂ©lange » un peu bizarre en ce sens que c’est l’adaptation du mythe grec d’OrphĂ©e et Eurydice, ramenĂ© dans une ambiance intemporelle mĂȘme si elle ressemble Ă  l’AmĂ©rique de la grande dĂ©pression dans les annĂ©es ’30.

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L’auteure du musical, AnaĂŻs Mitchel – elle avait 35 ans quand Hadestown a Ă©tĂ© créé – a lĂ©gĂšrement modifiĂ© ce mythe grec. Dans la mythologie, le jour mĂȘme de ses noces avec OrphĂ©e, Eurydice, fuyant le Dieu AristĂ©e qui l’importune, est mordue par un serpent cachĂ© dans les hautes herbes. Elle en meurt et descend au royaume des Enfers. OrphĂ©e, inconsolable, y descend Ă  sa suite et aprĂšs avoir endormi de sa musique enchanteresse CerbĂšre, le monstrueux chien Ă  trois tĂȘtes (cela rappelle Harry Potter, non?) qui en garde l’entrĂ©e, et les terribles EumĂ©nides, peut approcher le dieu HadĂšs, et son Ă©pouse PersĂ©phone. Il parvient, grĂące Ă  sa musique, Ă  le faire flĂ©chir, et celui-ci le laisse repartir avec sa bien-aimĂ©e Ă  la condition qu’elle le suive en silence et qu’il ne se retourne ni ne lui parle tant qu’ils ne seront pas revenus tous deux dans le monde des vivants. Alors qu’il s’apprĂȘte Ă  sortir des Enfers, OrphĂ©e, n’entendant plus les pas de sa bien-aimĂ©e, ayant peur que son amour lui Ă©chappe et impatient de la voir, se retourne imprudemment, la perdant Ă  jamais.

AnaĂŻs Mitchel

Ce qui est magique avec la tragĂ©die grecque, c’est que l’on sait que cela va mal finir. Les couteaux sont finement aiguisĂ©s, leurs lames brillent au soleil et Ă  la lune, avant de finir maculĂ©es de sang.

Dans Hadestown, Orpheus n’est pas le sublime musicien qu’il est dans la mythologie. Non, il Ă©crit sa premiĂšre chanson, mais manque de sĂ»retĂ© en lui. L’Orpheus de Hadestown est fragile. Eurydice est une jeune femme pauvre qui cherche Ă  survivre. À leur premiĂšre rencontre, OrphĂ©e, a un coup de foudre pour Eurydice et lui demande de l’épouser. Eurydice est dubitative, car ils vivent tous les deux dans la pauvretĂ©. OrphĂ©e lui dit qu’il est en train d’écrire une chanson pour faire revenir le printemps, et qu’ils n’auront plus Ă  se battre


C’est lĂ  qu’apparait le second couple. PersĂ©phone (la DĂ©esse des saisons, des fleurs, des fruits et des cĂ©rĂ©ales. Elle passe la moitiĂ© de l’annĂ©e avec Hades dans les Enfers, causant l’automne et l’hiver au-dessus. L’autre moitiĂ©, elle retourne chez sa mĂšre, apportant avec elle le printemps et l’étĂ©) arrive dans le monde d’en haut et cĂ©lĂšbre l’étĂ©, tandis qu’Eurydice commence Ă  tomber vraiment amoureuse d’OrphĂ©e. HadĂšs arrive vite pour rĂ©cupĂ©rer PersĂ©phone. Dans cette version moderne, PersĂ©phone joue la fĂȘtarde pour attĂ©nuer son dĂ©senchantement de son mariage (Dieu de la Mort), et elle exprime sa misĂšre de devoir retourner Ă  Hadestown, l’usine souterraine d’HadĂšs. Bien qu’elle entende parler du travail harassant endurĂ© par les ouvriers de l’usine, Eurydice est intriguĂ©e par les louanges chantĂ©es par les Parques (dans la mythologie, les divinitĂ©s maĂźtresses de la destinĂ©e humaine, de la naissance Ă  la mort) ainsi que par la promesse de protection qu’offre Hadestown. Le froid revient et Eurydice cherche de la nourriture et du bois de chauffage, exhortant OrphĂ©e Ă  terminer sa chanson. OrphĂ©e continue de travailler sur sa chanson.

HadĂšs tombe sur une Eurydice dĂ©sespĂ©rĂ©e et l’invite Ă  venir Ă  Hadestown. Avec le froid qui monte et l’estomac vide, Eurydice ne voit pas d’autre choix que de suivre HadĂšs. Elle chante ses adieux Ă  OrphĂ©e avant de se rendre Ă  Hadestown alors que les Parques critiquent le public pour d’avoir jugĂ© Eurydice d’avoir choisi son intĂ©rĂȘt personnel plutĂŽt que l’amour (« Gone, I’m Gone »). OrphĂ©e dĂ©couvre la disparition d’Eurydice et dĂ©cide de la sauver d’Hadestown. Il se lance dans son voyage en utilisant les instructions d’HermĂšs pour se rendre Ă  Hadestown. Dans la mythologie grecque, HermĂšs (photo Ă  droite) est le messager des Dieux. Dans certaines versions, c’est HermĂšs qui a appris Ă  OrphĂ©e Ă  jouer de la lyre. Dans cette version, il est un narrateur sage du monde, maĂźtre de cĂ©rĂ©monie, ami et mentor d’OrphĂ©e. Dans la version actuelle, le rĂŽle est jouĂ© par une femme, ce qui n’Ă©tait pas le cas Ă  Broadway.

Eurydice arrive Ă  Hadestown et signe le contrat, devenant officiellement un ouvrier.

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TrĂšs vite, Eurydice se rend compte des consĂ©quences de son choix d’aller Ă  Hadestown: elle deviendra bientĂŽt une ouvriĂšre oubliĂ©e et ne pourra jamais partir. OrphĂ©e arrive Ă  Hadestown et promet Ă  Eurydice qu’il la ramĂšnera chez lui. HadĂšs apparaĂźt et lui rappelle qu’Eurydice a volontairement signĂ© le contrat, ce qu’Eurydice confirme Ă  regret. OrphĂ©e jure de trouver un moyen de libĂ©rer Eurydice, ralliant les ouvriers et attirant l’attention de PersĂ©phone dans cette « rĂ©volte ».

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PersĂ©phone est inspirĂ©e et admire la dĂ©termination d’OrphĂ©e et supplie HadĂšs de laisser partir Eurydice). Alors que les ouvriers commencent Ă  vraiment remettre en question la libertĂ© qui leur a Ă©tĂ© promise, HadĂšs, Ă  contrecƓur, propose Ă  OrphĂ©e de chanter sa chanson terminĂ©e, menaçant de le tuer par la suite. OrphĂ©e chante sa chanson, mais cette chanson a un effet inattendu: elle rappelle Ă  HadĂšs son amour pour PersĂ©phone. HadĂšs et PersĂ©phone se rĂ©concilient, aprĂšs quoi OrphĂ©e et Eurydice promettent de rester ensemble peu importe la difficultĂ© de la vie. OrphĂ©e demande Ă  HadĂšs s’ils peuvent partir, et HadĂšs lui dit qu’il n’a pas pris de dĂ©cision. Les Parques se moquent d’HadĂšs pour son dilemme : s’il tue OrphĂ©e et garde Eurydice captive, ils deviennent des martyrs, mais s’il les laisse partir, il perd le contrĂŽle de ses ouvriers car ils ont commencĂ© Ă  s’agiter pour leur libertĂ©. HadĂšs dĂ©cide de laisser partir OrphĂ©e et Eurydice Ă  une condition : OrphĂ©e doit les faire sortir. S’il se retourne pour confirmer qu’Eurydice le suit, elle retournera Ă  Hadestown et y restera pour toujours.

HermĂšs explique les rĂšgles Ă  OrphĂ©e et Eurydice, et ils commencent leur trajet sous le regard des ouvriers qui les voient comme un signe d’espoir. De leur cĂŽtĂ©, PersĂ©phone et HadĂšs dĂ©cident de donner une autre chance Ă  leur relation. Au moment oĂč OrphĂ©e arrive Ă  la fin de son trajet, il est submergĂ© par le doute et se retourne, condamnant Eurydice Ă  retourner Ă  Hadestown.

A la fin du spectacle, HermĂšs rĂ©flĂ©chit Ă  cette sombre histoire et Ă  la raison pour laquelle elle doit ĂȘtre racontĂ©e encore e toujours. On se retrouve donc au dĂ©but et la troupe recommence Ă  la raconter.

AprÚs les saluts, la distribution rend hommage à Orphée pour son optimisme et sa bravoure:

Ce musical est une petite merveille. Et le fait qu’il soit Ă©crit par une toute jeune femme dont c’est le premier musical est super encourageant. Une nouvelle gĂ©nĂ©ration serait-elle en train d’Ă©merger. Des gens qui osent Ă©crire de vrais musicals sans se limiter Ă  des juke-box musicals efficaces, mais dĂ©nouĂ©s de toute inventivitĂ©? C’est le cas des deux auteurs de Come from Away, mais aussi du sublime The Little Big Thing dĂ©couvert l’an passĂ© au @SohoPlace et le touchant The Time Traveller’s Wife vu l’an dernier Ă  l’Apollo Theatre.

Les paroles et la musique (mĂȘme si jazzy) sont magnifiques. Pour s’en rendre compte, une petite vidĂ©o, enregistrĂ©e aux Olivier Awards en 2024. C’est la chanson « Wait for me » durant laquelle HermĂšs annonce Ă  Orpheus et Eurydice ce que HadĂšs a dĂ©cidĂ©.

L’intelligence de Hadstown – et c’est un musical incroyablement intelligent – est qu’il transforme cette histoire sĂ©culaire et la fait rejaillir dans de nombreuses directions. HadĂšs, le patron des Enfers est un dirigeant qui extrait les minĂ©raux de la terre, offrant Ă  sa main-d’Ɠuvre esclave la « libertĂ© » en les emprisonnant derriĂšre un mur. (L’actualitĂ© de « Pourquoi nous construisons le mur » doit ĂȘtre entendue pour ĂȘtre crue.)

HADES
Why do we build the wall?
My children, my children
Why do we build the wall?
CERBERUS
Why do we build the wall?
We build the wall to keep us free
That’s why we build the wall
We build the wall to keep us free
HADES
How does the wall keep us free?
My children, my children
How does the wall keep us free?
CERBERUS
How does the wall keep us free?
The wall keeps out the enemy
And we build the wall to keep us free
That’s why we build the wall
We build the wall to keep us free
HADES
Who do we call the enemy?
My children, my children
Who do we call the enemy?
CERBERUS
Who do we call the enemy?
The enemy is poverty
And the wall keeps out the enemy
And we build the wall to keep us free
That’s why we build the wall
We build the wall to keep us free
HADES
Because we have and they have not!
My children, my children
Because they want what we have got!
CERBERUS
Because we have and they have not!
Because they want what we have got!
The enemy is poverty
And the wall keeps out the enemy
And we build the wall to keep us free
That’s why we build the wall
We build the wall to keep us free
HADES
What do we have that they should want?
My children, my children
What do we have that they should want?
CERBERUS
What do we have that they should want?
We have a wall to work upon!
We have work and they have none
And our work is never done
My children, my children
And the war is never won
The enemy is poverty
And the wall keeps out the enemy
And we build the wall to keep us free
That’s why we build the wall
We build the wall to keep us free
We build the wall to keep us free

C’est la chanson qui finit le premier acte. Cela ne vous rappelle pas le mur de Trump pour se « protĂ©ger de la pauvreté »?

Autre transformation brillante: Orpheus et son amour Eurydice ne sont pas des esprits fĂ©eriques, mais un pauvre garçon et une fille affamĂ©e. Et comme si cela ne suffisait pas, le gĂ©nie a Ă©tĂ© de prendre ces idĂ©es et de les placer dans une sorte de bar clandestin de l’époque de la DĂ©pression, oĂč un groupe live joue cette musique follement jazzy.

Donc, pour rĂ©capituler, nous sommes dans un bar, c’est aussi la GrĂšce antique, c’est aussi l’AmĂ©rique de l’époque de la DĂ©pression, c’est aussi le prĂ©sent gĂ©nĂ©ral, dans un spectacle qui parle des prĂ©occupations de toutes ces Ă©poques : les tyrans, la pauvretĂ©, l’amour perdu.

Ce soir, aprĂšs le spectacle, je me sens Ă  la fois impressionnĂ© et inspirĂ©, Ă©mu, stupĂ©fait, brisĂ© et ravi. Il n’y a pas vraiment d’adjectifs pour dĂ©crire Ă  quel point ce spectacle est sincĂšre et spĂ©cial. Ce n’est pas seulement une piĂšce de théùtre de qualitĂ© fantastique, mais c’est aussi un poĂšme, un concert, une cĂ©lĂ©bration de la vie et de l’humanitĂ©, une ode Ă  la musique et surtout, une histoire d’amour.

Hadestown est plus qu’un musical, c’est une expĂ©rience, un tĂ©moignage du pouvoir durable de l’art de toucher au plus profond de nos Ăąmes. C’est une perle rare qui brille de mille feux dans le paysage du théùtre contemporain, un rappel que parfois, mĂȘme dans les moments les plus sombres, il y a encore de la beautĂ© Ă  trouver.

PRODIGIEUX. Deux jours et déjà deux chocs: The Lehman Trilogy et Hadstown. Pourvu que ça continue.

J’Ă©tais super bien placĂ©…

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