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🎭 « Lehman Trilogy » (Gillian Lynn Theatre)

Le New London Theatre, devenu Gillian Lynne Theatre, je crois que je n’y ai vu que des spectacles que j’ai aimé (War Horse, School of Rock, Bad Cinderella, Crazy for You, …) et un terrible flop que j’ai aimé (Gone with the wind).
Je suis un peu tôt donc je vais manger un petit bout en face dans un resto bobo-écolo: on reçoit un apéro au jus de carottes si on s’installe au bar et que l’on pédale pour donner du courant à l’établissement. Avec des tables en bois, des chaises en bois, des couverts en bois … Des pizzas avec du chorizo-végétal … mais je dois l’avouer très bon et très chouette personnel. C’est drôle de voir cela avant un spectacle sur le capitalisme.

Bon, allez, en route pour The Lehman Trilogy. J’avais vu la pièce au Rideau de Bruxelles, avec Pietro Pizzuti, entre autres. J’en ai un magnifique souvenir. Ici, à la mise en scène, rien de moins que Sam Mendes. Le gars qui a créé le Donmar Warehouse en 1992 – sublime théâtre – et l’a dirigé pendant 10 ans. La plupart des gens le connaissent pour ses films, dont son premier American Beauty. Rien qu’en comédie musicale, il a mis en scène le magnifique Charlie and the Chocolate Factory et, bien sûr, le Cabaret de 1998 qui a recréé une version standard de Cabaret, presque une recréation. Alors c’est dire mon impatience de le voir s’attaquer à The Lehman Trilogy.
Cette pièce est en trois parties, reprenant trois époques du trajet de l’«aventure économique Lehman». Elle suit la vie de trois frères immigrants depuis leur arrivée de Bavière en Amérique et la fondation d’une société s’investissement jusqu’à l’effondrement de Lehman Brothers en 2008.
Ce que j’adore à cette mise en scène de Sam Mendes, c’est qu’elle est tout sauf manichéenne. Et que l’on ressent que c’est avant tout le travail d’une équipe créative où chaque élément sert tous les autres. La musique, par exemple, jouée en live par une pianiste, est excessivement présente (amplification) et en interaction permanente avec le grand écran circulaire qui se trouve derrière le bloc central où jouent les acteurs. On le voit bien sur le trailer ci-dessous.
Cette fusion – et il n’y a pas d’autre mot – entre la musique, la scénographie et le jeu des acteurs nous amène à nous présenter l’histoire d’un monde complet. Pas l’histoire d’êtres humains dans un monde ou celle d’un monde avec des êtres humains, mais la complexité des deux en même temps.
L’idée de génie, selon moi, est de faire jouer toute la pièce dans un bureau (de la direction ?) de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, lorsqu’une une colonne de fourmis, les employés licenciés sortent, portant des boîtes de rangement remplies de BlackBerry, de cadres photo et de trophées. La quatrième plus grande banque d’investissement de Wall Street s’était effondrée. Le premier domino était tombé. La crise du crédit était arrivée.
Et les premières scènes, quand on voit arriver, les uns après les autres, ces trois immigrants allemands, on est admiratifs. De la Bavière au conseil d’administration, nous en venons à comprendre comment l’ambition se transforme lentement en cupidité qui se durcit encore plus dans l’indifférence égoïste. Mais, remarquablement, dans ce récit, il n’y a pas de jugement, pas de polémique, juste des observations aiguës des faiblesses humaines.
Tout commence donc avec trois frères arrivés de Bavière dans les années 1840 avec peu d’argent et encore moins d’anglais, ce qui a entraîné l’anglicisation de leurs noms juifs par l’immigration. Après avoir modestement ouvert une boutique en Alabama, puis s’être développé en achetant et en vendant du coton, les affaires vont bien. Et la situation s’améliore encore lorsque Henry, Emanuel et Mayer deviennent des intermédiaires, accordant des prêts, augmentant leurs profits de manière exponentielle, déménageant à New York et finissant par devenir une véritable banque. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner?

Alors que nous voyons le trio vieillir et la prochaine génération prendre le relais, nous nous dirigeons vers le krach de Wall Street. Les courtiers sautent des gratte-ciel, d’autres se font sauter la cervelle. C’est un bain de sang, tant au sens propre que financier. Les Lehman peuvent-ils survivre ? Il y a une tendance cynique en jeu alors qu’ils trouvent un moyen de rester à flot et se rendent compte qu’il y aura de riches récoltes pour eux s’il y a une guerre.
C’est donc l’histoire d’une entreprise familiale. Et c’est tout à fait captivant, construit sur une narration à l’ancienne hyperdétaillée et étonnamment pleine de blagues. On nous raconte une histoire qui a une saveur de vérité imprévisible et irrésistible. Il est surprenant de voir comment Henry meurt après seulement quelques années; comment le trio n’avait pas l’intention de devenir banquiers, mais y a été lentement forcé de s’adapter aux marées fébriles de l’Amérique; comment le fils d’Emanuel, Philip, est si totalement différent de son père et de ses oncles sérieux à l’esprit sérieux, une créature née à New York, qui supplante et surpasse bientôt son père.
Bien sûr, c’est aussi une histoire sur l’Amérique. Les Lehman ont vécu une histoire sérieuse. Ils sont arrivés alors que le pays était encore jeune et accueillaient tous ceux qui se présentaient à ses quais; après s’être installés dans le Sud, leur vie a été profondément ébranlée par la guerre civile; plus tard, Philip et son fils rebelle, Bobby, doivent négocier les horreurs du krach de 1929 à Wall Street.
C’est magnifiquement détaillé, et déplace souvent les projecteurs loin des Lehman eux-mêmes afin de mieux expliquer l’époque – par exemple, une séquence presque rituelle sur les agents de change qui se sont suicidés le matin du krach. Les projections monochromes de Luke Halls sur le vieux New York sont ravissantes. Vous pouvez voir pourquoi cela a si bien marché à Broadway: c’est plein d’émerveillement devant l’évolution turbo de l’Amérique.
Les trois acteurs sont PRODIGIEUX. Ici encore, on ne peut employer un qualificatif moins fort. John Hefferman (qui joue Henry Lehman – la tête des trois frères, comme ils disent), Howard W. Overshow (Emanuel Lehman – les bras) et Aaron Krohn (Myer Lehman – l’arbitre entre les deux autres frères). Mais ils jouent tous trois pleins d’autres rôles pendant ces 3h40.
Et puis il ya la scène finale, où l’on retrouve les trois frères du début qui font leur conclusion sur ces 170 ans et on se rend compte que leur rêve initial a été trahi. À la fin de leurs discours, on s’apprête à applaudir, mais entre sur le plateau, une vingtaine d’employés de Lehman Bros en 2008. Ils viennent prendre leurs effets personnels dans des cartons, leur entreprise venant de faire faillite. Il s »immobilisent. Deux groupes nous regardent en silence, les trois frères en 1840, les employés en 2008. Trois heure quarante résumés en une image…
Restons vigilants et n’oublions pas les autres.











