🎭 « Lehman Trilogy » (Gillian Lynn Theatre)

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🎭 « Lehman Trilogy » (Gillian Lynn Theatre)

Par Ol de Bulles / Sam 28 DĂ©c 24 · ⏰ 19:00

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Le New London Theatre, devenu Gillian Lynne Theatre, je crois que je n’y ai vu que des spectacles que j’ai aimĂ© (War Horse, School of Rock, Bad Cinderella, Crazy for You, 
) et un terrible flop que j’ai aimĂ© (Gone with the wind).

Je suis un peu tĂŽt donc je vais manger un petit bout en face dans un resto bobo-Ă©colo: on reçoit un apĂ©ro au jus de carottes si on s’installe au bar et que l’on pĂ©dale pour donner du courant Ă  l’Ă©tablissement. Avec des tables en bois, des chaises en bois, des couverts en bois 
 Des pizzas avec du chorizo-vĂ©gĂ©tal 
 mais je dois l’avouer trĂšs bon et trĂšs chouette personnel. C’est drĂŽle de voir cela avant un spectacle sur le capitalisme.

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Bon, allez, en route pour The Lehman Trilogy. J’avais vu la piĂšce au Rideau de Bruxelles, avec Pietro Pizzuti, entre autres. J’en ai un magnifique souvenir. Ici, Ă  la mise en scĂšne, rien de moins que Sam Mendes. Le gars qui a créé le Donmar Warehouse en 1992 – sublime théùtre – et l’a dirigĂ© pendant 10 ans. La plupart des gens le connaissent pour ses films, dont son premier American Beauty. Rien qu’en comĂ©die musicale, il a mis en scĂšne le magnifique Charlie and the Chocolate Factory et, bien sĂ»r, le Cabaret de 1998 qui a recréé une version standard de Cabaret, presque une recrĂ©ation. Alors c’est dire mon impatience de le voir s’attaquer Ă  The Lehman Trilogy.

Cette piĂšce est en trois parties, reprenant trois Ă©poques du trajet de l’«aventure Ă©conomique Lehman». Elle suit la vie de trois frĂšres immigrants depuis leur arrivĂ©e de BaviĂšre en AmĂ©rique et la fondation d’une sociĂ©tĂ© s’investissement jusqu’Ă  l’effondrement de Lehman Brothers en 2008.

Ce que j’adore Ă  cette mise en scĂšne de Sam Mendes, c’est qu’elle est tout sauf manichĂ©enne. Et que l’on ressent que c’est avant tout le travail d’une Ă©quipe crĂ©ative oĂč chaque Ă©lĂ©ment sert tous les autres. La musique, par exemple, jouĂ©e en live par une pianiste, est excessivement prĂ©sente (amplification) et en interaction permanente avec le grand Ă©cran circulaire qui se trouve derriĂšre le bloc central oĂč jouent les acteurs. On le voit bien sur le trailer ci-dessous.

Cette fusion – et il n’y a pas d’autre mot – entre la musique, la scĂ©nographie et le jeu des acteurs nous amĂšne Ă  nous prĂ©senter l’histoire d’un monde complet. Pas l’histoire d’ĂȘtres humains dans un monde ou celle d’un monde avec des ĂȘtres humains, mais la complexitĂ© des deux en mĂȘme temps.

L’idĂ©e de gĂ©nie, selon moi, est de faire jouer toute la piĂšce dans un bureau (de la direction ?) de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, lorsqu’une une colonne de fourmis, les employĂ©s licenciĂ©s sortent, portant des boĂźtes de rangement remplies de BlackBerry, de cadres photo et de trophĂ©es. La quatriĂšme plus grande banque d’investissement de Wall Street s’était effondrĂ©e. Le premier domino Ă©tait tombĂ©. La crise du crĂ©dit Ă©tait arrivĂ©e.

Et les premiĂšres scĂšnes, quand on voit arriver, les uns aprĂšs les autres, ces trois immigrants allemands, on est admiratifs. De la BaviĂšre au conseil d’administration, nous en venons Ă  comprendre comment l’ambition se transforme lentement en cupiditĂ© qui se durcit encore plus dans l’indiffĂ©rence Ă©goĂŻste. Mais, remarquablement, dans ce rĂ©cit, il n’y a pas de jugement, pas de polĂ©mique, juste des observations aiguĂ«s des faiblesses humaines.

Tout commence donc avec trois frĂšres arrivĂ©s de BaviĂšre dans les annĂ©es 1840 avec peu d’argent et encore moins d’anglais, ce qui a entraĂźnĂ© l’anglicisation de leurs noms juifs par l’immigration. AprĂšs avoir modestement ouvert une boutique en Alabama, puis s’ĂȘtre dĂ©veloppĂ© en achetant et en vendant du coton, les affaires vont bien. Et la situation s’amĂ©liore encore lorsque Henry, Emanuel et Mayer deviennent des intermĂ©diaires, accordant des prĂȘts, augmentant leurs profits de maniĂšre exponentielle, dĂ©mĂ©nageant Ă  New York et finissant par devenir une vĂ©ritable banque. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner?

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Alors que nous voyons le trio vieillir et la prochaine gĂ©nĂ©ration prendre le relais, nous nous dirigeons vers le krach de Wall Street. Les courtiers sautent des gratte-ciel, d’autres se font sauter la cervelle. C’est un bain de sang, tant au sens propre que financier. Les Lehman peuvent-ils survivre ? Il y a une tendance cynique en jeu alors qu’ils trouvent un moyen de rester Ă  flot et se rendent compte qu’il y aura de riches rĂ©coltes pour eux s’il y a une guerre.

C’est donc l’histoire d’une entreprise familiale. Et c’est tout Ă  fait captivant, construit sur une narration Ă  l’ancienne hyperdĂ©taillĂ©e et Ă©tonnamment pleine de blagues. On nous raconte une histoire qui a une saveur de vĂ©ritĂ© imprĂ©visible et irrĂ©sistible. Il est surprenant de voir comment Henry meurt aprĂšs seulement quelques annĂ©es; comment le trio n’avait pas l’intention de devenir banquiers, mais y a Ă©tĂ© lentement forcĂ© de s’adapter aux marĂ©es fĂ©briles de l’AmĂ©rique; comment le fils d’Emanuel, Philip, est si totalement diffĂ©rent de son pĂšre et de ses oncles sĂ©rieux Ă  l’esprit sĂ©rieux, une crĂ©ature nĂ©e Ă  New York, qui supplante et surpasse bientĂŽt son pĂšre.

Bien sĂ»r, c’est aussi une histoire sur l’AmĂ©rique. Les Lehman ont vĂ©cu une histoire sĂ©rieuse. Ils sont arrivĂ©s alors que le pays Ă©tait encore jeune et accueillaient tous ceux qui se prĂ©sentaient Ă  ses quais; aprĂšs s’ĂȘtre installĂ©s dans le Sud, leur vie a Ă©tĂ© profondĂ©ment Ă©branlĂ©e par la guerre civile; plus tard, Philip et son fils rebelle, Bobby, doivent nĂ©gocier les horreurs du krach de 1929 Ă  Wall Street.

C’est magnifiquement dĂ©taillĂ©, et dĂ©place souvent les projecteurs loin des Lehman eux-mĂȘmes afin de mieux expliquer l’époque – par exemple, une sĂ©quence presque rituelle sur les agents de change qui se sont suicidĂ©s le matin du krach. Les projections monochromes de Luke Halls sur le vieux New York sont ravissantes. Vous pouvez voir pourquoi cela a si bien marchĂ© Ă  Broadway: c’est plein d’émerveillement devant l’évolution turbo de l’AmĂ©rique.

Les trois acteurs sont PRODIGIEUX. Ici encore, on ne peut employer un qualificatif moins fort. John Hefferman (qui joue Henry Lehman – la tĂȘte des trois frĂšres, comme ils disent), Howard W. Overshow (Emanuel Lehman – les bras) et Aaron Krohn (Myer Lehman – l’arbitre entre les deux autres frĂšres). Mais ils jouent tous trois pleins d’autres rĂŽles pendant ces 3h40.

Et puis il ya la scĂšne finale, oĂč l’on retrouve les trois frĂšres du dĂ©but qui font leur conclusion sur ces 170 ans et on se rend compte que leur rĂȘve initial a Ă©tĂ© trahi. À la fin de leurs discours, on s’apprĂȘte Ă  applaudir, mais entre sur le plateau, une vingtaine d’employĂ©s de Lehman Bros en 2008. Ils viennent prendre leurs effets personnels dans des cartons, leur entreprise venant de faire faillite. Il s »immobilisent. Deux groupes nous regardent en silence, les trois frĂšres en 1840, les employĂ©s en 2008. Trois heure quarante rĂ©sumĂ©s en une image


Restons vigilants et n’oublions pas les autres.

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