Kern – Accélération pendant la 1GM

1.B) Période ② – la 1ère GM : l’accélération
Pendant la Première Guerre mondiale, Jerome Kern ne s’engage pas dans le service militaire. À l’instar de nombreux artistes de Broadway, il choisit de mettre son énergie au service de la scène et de la composition, dans un contexte où le divertissement est perçu comme un soutien essentiel au moral national. Cette activité soutenue lui permet non seulement de rester au cœur de la vie théâtrale américaine, mais aussi d’accélérer de manière décisive son évolution artistique au moment même où le théâtre musical connaît de profondes mutations.
Kern a révolutionné l’écriture théâtrale lors de sa participation à l’importation d’une autre comédie musicale édouardienne, The Girl from Utah (NY 1914, 120 représentations), une des dernières signées de George Edwardes à Londres. Elle raconte l’histoire d’une jeune Américaine fuyant Londres afin d’éviter d’être mariée à un riche mormon. Le producteur américain Charles Frohman, qui travaillait avec succès des deux côtés de l’Atlantique, s’est rendu compte que la partition devait être retravaillée. Il a embauché Kern et le parolier Herbert Reynolds pour écrire cinq nouvelles chansons. Bien que les deux hommes avaient l’habitude que leurs interventions restent anonymes, cette fois ils ont demandé – et obtenu – que leur travail soit crédité dans le programme.
Le 14 août 1914, la Première Guerre mondiale vient de débuter. Cette nuit-là, au Knickerbocker Theatre de New York, le conflit lointain a vite été oublié lorsque Julia Sanderson et Donald Brian ont présenté la ballade They Didn’t Believe Me de Kern–Reynolds.
And when I told them how beautiful you are,
They didn’t believe me, they didn’t believe me.
Your lips, your eyes, your curly hair
Are in a class beyond compare,
You’re the loveliest girl that one could see.
And when I tell them (and I certainly am going to tell them),
That I’m the man whose wife one day you’ll be,
They’ll never believe me, they’ll never believe me,
That from this great big world you’ve chosen me.
Il est douteux que quiconque dans l’auditoire ait été conscient de vivre un moment historique. Ils ont juste écouté une bonne chanson. Mais They Didn’t Believe Me a combiné le sentiment brut avec la romance raffinée, traçant une voie pour l’avenir de la comédie musicale de Broadway. Les paroles avaient le flux facile de la conversation courante, et plus d’un siècle plus tard, la mélodie de Kern semble encore toute fraiche. Cette chanson a été plus qu’un succès, c’était une nouvelle façon d’exprimer l’émotion humaine dans la chanson. Le théâtre musical et l’écriture populaire américaine ne seraient plus jamais les mêmes. David Lloyd George, qui serait bientôt le Premier ministre anglais, a affirmé qu’il s’agissait de «la mélodie la plus envoûtante et inspirante que j’ai jamais entendue.»
Le fait que Kern et Reynolds exigent — et obtiennent — un crédit officiel dans le programme n’est pas anodin : il marque une évolution du statut du compositeur de théâtre, désormais reconnu comme créateur à part entière. Cette reconnaissance publique accompagne l’accélération de la carrière de Kern et prépare l’émergence d’une génération de compositeurs identifiés par leur style propre.
Avec They Didn’t Believe Me, Kern s’éloigne délibérément de l’expressivité démonstrative héritée de l’opérette européenne. La chanson ne cherche ni l’effet, ni la virtuosité vocale, ni le tableau spectaculaire : elle privilégie la confidence, la sincérité et la continuité dramatique. Cette économie de moyens — presque anti-théâtrale pour l’époque — annonce une nouvelle hiérarchie des valeurs dans le musical, où l’émotion naît moins de l’exploit que de l’identification. En ce sens, Kern n’innove pas seulement sur le plan musical, mais redéfinit la fonction même de la chanson dans le récit.
La chanson They Didn’t Believe Me est souvent citée comme un moment décisif dans sa carrière. Ce morceau a permis de démontrer comment la musique pouvait être utilisée pour exprimer les sentiments des personnages et faire avancer le récit, contrairement à la simple insertion de numéros musicaux déconnectés du fil dramatique. Ce succès a ouvert la voie à une nouvelle façon de concevoir la comédie musicale, en posant les bases d’une intégration plus organique de la musique dans l’intrigue théâtrale.
Nous avons vu dans un chapitre précédant l’énorme impact de la Première Guerre mondiale sur la création musicale américaine native ().Mais, pour poursuivre l’analyse chronologique de l’œuvre de Jerome Kern, il faut maintenant s’arrêter sur un moment de grâce et de concentration artistique : celui du trio du Princess Theatre, où les intuitions esquissées pendant la guerre trouveront leur forme la plus cohérente.