La grève de 1919

À peine remis des bouleversements provoqués par la guerre et par la pandémie de grippe espagnole, Broadway est confronté à une crise d’un autre ordre : une guerre interne, longtemps différée, entre artistes et producteurs. Depuis le début du XXᵉ siècle, les conditions de travail des acteurs sur les scènes américaines sont souvent précaires et arbitraires. En 1913, un groupe de 112 comédiens fonde ainsi l’Actors’ Equity Association, un syndicat destiné à protéger les interprètes face aux abus du système théâtral commercial.
À cette époque, les acteurs ne sont pas rémunérés pour les répétitions, doivent fréquemment payer leurs propres costumes et accessoires, et se retrouvent parfois abandonnés sans salaire lorsque les tournées échouent. Les producteurs imposent également des représentations supplémentaires — notamment pendant les périodes de fêtes — sans compensation financière. Dans un univers théâtral dominé par les impératifs commerciaux, les artistes disposent de peu de recours.
Au fil des années, l’Actors’ Equity Association gagne en influence et compte bientôt plus de 2 500 membres. En réaction, les producteurs s’organisent à leur tour en créant la Producers’ Managing Association (PMA), qui refuse catégoriquement de reconnaître le syndicat. Tant que la Première Guerre mondiale se poursuit, toute action syndicale est jugée inacceptable, car susceptible d’être interprétée comme nuisible à l’effort de guerre. Equity patiente donc, contrainte au silence.
À la fin du conflit, le climat change radicalement. En 1919, le président d’Equity, Francis Wilson, exige que la PMA reconnaisse officiellement le syndicat et adopte un contrat de travail standardisé, garantissant des conditions minimales à l’ensemble des acteurs. Les négociations s’enlisent pendant des mois, dans un climat de tension extrême, jusqu’à ce que le syndicat prenne une décision historique.
Le 7 août 1919, les acteurs de douze productions de Broadway cessent le travail et descendent dans la rue. Le mouvement s’étend rapidement. Des machinistes, des décorateurs et surtout les syndicats de musiciens rejoignent la grève, provoquant un arrêt quasi total du théâtre professionnel à New York et dans de nombreuses autres villes américaines.
Les conséquences sont immédiates et brutales. Au moins 37 productions de Broadway ferment définitivement, tandis que 16 autres ne verront jamais le jour. Les salles sont plongées dans le noir, les tournées annulées, et l’économie théâtrale — déjà fragilisée par la pandémie — vacille. Pour la première fois, Broadway prend conscience de sa dépendance totale à ses artistes, sans lesquels aucun spectacle ne peut exister.
Après près d’un mois de paralysie, les producteurs capitulent. Le 6 septembre 1919, la PMA reconnaît officiellement l’Actors’ Equity Association et accepte le principe du contrat standard. Cette victoire syndicale constitue un tournant majeur dans l’histoire du théâtre américain, même s’il faudra encore plusieurs années pour que les producteurs se conforment pleinement à ces nouvelles règles.
Cette grève dépasse largement le cadre du monde théâtral. Épuisés par une guerre européenne dans laquelle beaucoup d’Américains estiment s’être engagés par solidarité plus que par nécessité, les États-Unis se replient sur eux-mêmes. Ils refusent d’adhérer à la Société des Nations, adoptent une politique isolationniste et affirment leur indépendance culturelle. Broadway, à l’image du pays, entre dans une nouvelle phase de redéfinition.
Ce climat favorise l’émergence d’une musique profondément américaine : le jazz. D’abord accueilli avec méfiance, ce nouveau langage musical s’impose progressivement dans les théâtres. Les auteurs-compositeurs de Broadway l’adoptent, transformant en profondeur le son du musical et ouvrant la voie à une période de créativité et de domination culturelle sans précédent. Après la guerre, la pandémie et la grève, le théâtre musical américain est prêt à se réinventer — sur des bases plus modernes, plus rythmées et plus professionnelles.
Un artiste, plus que tout autre, va incarner cette ère de transition et de renouveau, au point d’être qualifié de « plus grand artiste du monde ». C’est à lui que sera consacré le prochain chapitre.