Paul Robeson les débuts d’un artiste
2) Helen Morgan … et la chanson « Bill »
Jerome Kern a aussi décidé d’intégrer à Show Boat () Bill, une chanson qu’il avait écrite en 1917 avec P. G. Wodehouse pour leur comédie musicale Oh, Lady! Lady!! () pour Vivienne Segal, mais qui avait été retirée parce qu’elle était trop mélancolique pour ce spectacle. Kern et Hammerstein ont décidé que la chanson serait parfaite pour une scène de boîte de nuit dans Show Boat ().
Hammerstein a un peu révisé les paroles originales de Wodehouse (bien qu’il mentionne toujours Wodehouse comme le seul auteur), et la chanson a été créée par Helen Morgan qui a la première incarné le rôle de la mulâtre Julie.
Elle avait longtemps chanté dans des «cabarets mal famés». Bill est devenu l’une des chansons emblématiques d’Helen Morgan, et sur scène, elle la chantait assise sur un piano. Bien que la chanson ne soit interprétée qu’une seule fois dans Show Boat () et ne soit jamais reprise, elle est devenue l’une des plus célèbres du musical.
Ce qui a rendu si spéciale la présence de Bill dans Show Boat () à la création de 1927, c’est à la fois l’habileté vocale d’Helen Morgan et les liens personnels qu’elle établissait entre elle et son public.
Le public blanc de Broadway s’identifiait à Helen Morgan et grâce à cette identification ils étaient en mesure de lire Bill comme une chanson plus profonde que ce que le texte lui-même suggérerait. Cette identification a été renforcée par des événements qui ont gardé Morgan sous le feu des projecteurs pendant que le spectacle continuait sa série de représentations.
Les critiques de presse qui ont paru à la création de Show Boat () n’avaient pas l’espace disponible pour analyser le personnage joué par Helen Morgan.
Cependant, les journalistes se sont rattrapés dans leurs commentaires lors de la création de Sweet Adeline () – le musical que Kern et Hammerstein ont créé après Show Boat (), un «period musical», c’est-à-dire un musical qui veut décrire l’âme d’une époque, ici les «Gay 90’s» (voir ci-contre). Et nombreux de ces commentaires sont totalement transposables à son interprétation dans Show Boat () et à la chanson Bill. Notons que dans Sweet Adeline (), Helen Morgan s’est aussi assise sur un piano pour chanter. La voix de Morgan a été décrite comme «pas une grande voix» mais «une voix claire et agréable». Les enregistrements révèlent une chanteuse avec un sens sûr de la hauteur et une diction impeccable, mais peu ou pas de puissance.
Gay 90’s
L’expression américaine « Gay 90’s » désigne rétrospectivement la décennie 1890 et renvoie à une image nostalgique d’une époque perçue comme légère, élégante et insouciante. L’adjectif gay y conserve son sens ancien de « joyeux » ou « brillant ». L’expression ne s’est toutefois popularisée qu’au début du XXème siècle, lorsque la période fut idéalisée comme l’ultime moment d’optimisme et de prospérité précédant les bouleversements du nouveau siècle.
Cette vision nostalgique s’inscrit dans un imaginaire culturel précis : celui des grandes villes américaines animées par les théâtres, les parcs d’attractions et les spectacles populaires. La fin du XIXème siècle correspond en effet à l’âge d’or du vaudeville, des spectacles itinérants et des divertissements de masse qui circulaient le long des grandes voies fluviales et ferroviaires. Dans cette mémoire collective, les « Gay 90’s » évoquent les lumières des salles de spectacle, les fanfares, les robes élégantes et l’atmosphère festive des villes en pleine expansion.
Au Royaume-Uni, la décennie est parfois appelée les « Naughty Nineties ». Cette expression renvoie plutôt à un climat culturel marqué par la provocation esthétique et morale de la fin du siècle : l’art décadent d’Aubrey Beardsley, l’esprit mordant des comédies d’Oscar Wilde, mais aussi les scandales mondains et les débats suscités par les premières revendications du mouvement suffragiste. Dans les deux cas, ces appellations témoignent d’une fascination ultérieure pour une période perçue comme brillante et transgressive.
Cette image idyllique masque toutefois une réalité économique et sociale beaucoup plus contrastée. La décennie fut en effet marquée par de fortes tensions économiques. Aux États-Unis, la Panic of 1893 déclencha l’une des plus graves crises financières du XIXᵉ siècle. La faillite de nombreuses banques et compagnies ferroviaires provoqua une dépression économique durable qui entraîna un chômage massif et une agitation sociale importante, notamment dans les régions industrielles et agricoles. Cette crise se prolongea jusqu’en 1896 et accentua les clivages entre prospérité urbaine et difficultés économiques.
La persistance du mythe des « Gay 90’s » tient précisément à ce contraste. Au début du XXᵉ siècle, alors que les États-Unis entraient dans une période de modernisation rapide et d’incertitude politique, la décennie 1890 fut progressivement reconstruite dans la mémoire populaire comme une époque plus simple et plus joyeuse. Le théâtre, le cinéma et la culture populaire contribuèrent largement à cette image rétrospective.
C’est dans cet imaginaire nostalgique que s’inscrit la représentation de la fin du XIXᵉ siècle dans Show Boat. L’œuvre se déroule précisément à cette période et mobilise certains des symboles associés aux « Gay 90’s » : les spectacles itinérants, les mélodrames populaires et l’univers du divertissement fluvial le long du Mississippi. Cependant, en contraste avec la vision idéalisée de la décennie, le spectacle révèle également les réalités sociales de l’époque — notamment les tensions raciales et les contraintes juridiques liées à la ségrégation — donnant ainsi une profondeur historique à cette image nostalgique.
Il est d’ailleurs difficile de croire que Morgan n’a pas été aidée par un micro en chantant au Ziegfeld Theatre.
Burns Mantle a écrit : «Comme une sorte de chanteuse de ballade pour bars de nuit, Helen affecte un teint gris olive et chante des lamentations autobiographiques où elle se demande pourquoi elle est née. Comme personne ne semble le savoir, tout le monde se sent un peu triste et l’applaudit généreusement dans l’espoir de l’encourager.» Bill est typique de son répertoire caractérisé par un discours direct aux spectateurs les transformant en confidents en dehors de tout contexte spécifique.
Morgan était, en substance, une chanteuse de soliloques, prête à déverser ses tripes en chanson à tous ceux qui voulaient l’écouter.
Selon un critique, cette position poussait «les cyniques des boîtes de nuit à verser une larme et à se résoudre à mener une vie meilleure et plus noble. … Miss Morgan était une dame séduisante avec une petite voix agréable et une façon tremblante de chanter des ballades à sanglots avec une simplicité émotionnelle. Elle avait un charme naturel.»
Au cœur de ce charme se trouvait l’alcool, l’obsession culturelle de l’époque – rappelons que de 1920 à 1933, s’étend la prohibition (période pendant laquelle, un amendement à la Constitution des États-Unis a interdit la fabrication, le transport, la vente, l’importation et l’exportation de boissons alcoolisées).
Il y a eu quatre versions de travail de Show Boat (): janvier 1927, août 1927, octobre 1927 et novembre 1927 (version des previews). La Julie La Verne du roman d’Edna Ferber était une femme calme, sage, qui tenait ses livres de compte avec rigueur.
Les deux premières versions d’Hammerstein ont respecté cette vision du personnage.
Mais dans la version d’octobre, une fois qu’Helen Morgan a été engagée pour le rôle, Hammerstein lui a rajouté une «fiole d’alcool» dans la main d’où elle se sert «furtivement» un verre. Faire de Julie une ivrogne parlait très fort au public de la fin des années 1920. En effet, à cette époque, en pleine prohibition, on pouvait voir partout à Manhattan des hommes et des femmes ruinés par la boisson, sirotant des flacons, commandant des verres avec de la glace à laquelle ils rajoutaient leur propre alcool d’une manière qui ne trompait personne.
Helen Morgan avait fait ses débuts professionnels dans les bars clandestins et comme hôtesse de boîte de nuit. Cela permettait, dans la scène du Trocadéro, de ramener le public à la réalité de leur époque contemporaine.
En plus, le fait qu’Helen Morgan ait été elle-même alcoolique ajoute à ce lien avec la réalité. En plus, Bill interprété par Julie dans la scène de répétition au Trocadéro semblait totalement détaché de son personnage de Julie La Verne, délivrant un message totalement universel qui donnait une dimension toute particulière à l’artiste Helen Morgan.
Malgré cette réapparition inattendue de Julie La Verne dans l’intrigue (on l’avait vu disparaître au milieu de l’acte I en 1887), le public ne se soucie à aucun moment de savoir ce qui s’est passé depuis lors dans sa vie – nous sommes cette fois en 1903 – ni d’ailleurs de ce qui est arrivé à Steve. En tant qu’alcoolique et chanteuse mélo de refrains désespérés, Morgan incarnait une réalité impossible dans une situation aberrante, un personnage noyé dans l’absurdité de la Prohibition de Manhattan, de ses bars clandestins et ses contrebandiers.
Morgan, «la crooner de chansons de blues aux yeux tristes qui a chanté son trajet … en plein cœur de l’alcoolique Broadway», a personnifié le terrible fardeau de son temps, tant pour son public blanc contemporain que ceux des générations qui suivirent. Dans les années 1950, une décennie assez obsédée par l’analyse des années ‘20, un drame télévisé et un film ont décrit l’histoire de la prohibition à travers l’histoire de l’alcoolisme de Morgan.
La scène unique de Julie La Verne dans l’acte 2 a été adaptée à ses compétences et sa personnalité. Mais les scènes et les chansons de Julie dans l’acte I avaient déjà été écrites lorsqu’Helen Morgan a été embauchée. Julie n’y apparait pas comme une femme dissolue sous l’emprise de l’alcool. Non, mais c’est une femme qui porte un lourd secret. Elle ne devait pas juste s’assoir et chanter; elle a dû bouger et montrer une grande variété de sentiments. Le grand moment vocal de Julie survient dans un contexte rempli de tensions. Dans la sécurité supposée de la cuisine du «The Cotton Blossom», Queenie exprime sa surprise que Julie connaisse Can’t Help Lovin’ Dat Man, une chanson que seuls «les gens de couleur chantent». Dans le script de novembre, chaque mot de la requête de Queenie «How come y’all know dat song» (Comment se fait-il que vous connaissiez cette chanson?) est souligné séparément au crayon noir, démontrant qu’Hammerstein voulait une lecture emphatique et grave de la ligne. La remise en question par la cuisinière noire de la relation de Julie avec la «musique noire» ne pouvait être anecdotique. Julie ne peut nier sa connaissance de la chanson, surtout qu’elle se trouve face à sa bien-aimée « petite sœur » Magnolia qui sait qu’elle la connait par cœur. Elle va donc enchaîner la chanson complète avec couplets et même les chœurs. Hammerstein et Kern ont inventé cette scène – elle ne se trouve pas dans le roman de Ferber – qui met Julie dans une situation dramatique. Mais, il faut ici souligner que les enjeux sont élevés quant à l’interprétation de cette chanson. La manière – «à la blanche ou à la noire» – dont Julie chante Can’t Help Lovin’ Dat Man calmera ou éveillera encore les soupçons évidents de Queenie. Magnolia, encore nominalement un enfant et complètement immergé dans la culture noire n’est pas consciente de la question. Et la manière dont un metteur en scène demande à l’interprète de Julie La Verne de chanter Can’t Help Lovin’ Dat Man est resté une décision cruciale à travers l’histoire de Show Boat (). Cette décision marque profondément la manière dont l’œuvre est perçue et vers qui les sympathies du public sont dirigées.
Quoi qu’il en soit, et malgré son manque d’expérience d’actrice et sa voix fragile, Helen Morgan a été le membre le plus célèbre de la distribution originale de Show Boat ().




