Chapitre 3 – 1866–1927 : recherches
Le laboratoire du musical

Les musicals en France

3 ▸ 1866➙1927 – Recherches
F ▸Années ’20 en Europe (1/23)
1) La France 🇫🇷 (1/8)

1.A) Généralités

1.A.1) Généralités

1.A.1.a) La « Der des Ders »

Et pour une fois, parlons un peu de la France…

Pendant la Première Guerre mondiale — qui, rappelons le, fut une catastrophe humaine sans précédent — la vie culturelle parisienne ne s’est jamais complètement arrêtée. Cette guerre qui devait durer un mois s’est finalement étirée sur plus de quatre années d’enlisement. Une guerre de tranchées, immobile et épuisante, faite de boue, de rats, de bombardements incessants, de gaz toxiques et de ces soldats mutilés que l’on appellera bientôt les « gueules cassées ». Le front est devenu un univers à part, où des millions d’hommes vivent dans l’attente, la peur et la fatigue.

Et pourtant, à l’arrière, Paris continue de vivre — parfois même de manière presque frénétique.

Au début du conflit, les Français font la fête par bravade. Les cafés, les cabarets et les théâtres restent ouverts. On chante, on rit, on se moque de l’ennemi. Il y a dans cette insouciance une volonté de conjurer la peur et de maintenir le moral. Beaucoup espèrent encore une victoire rapide qui laverait l’humiliation de la défaite de 1870 face à la Prusse. Certains y voient aussi l’occasion pour l’armée française de restaurer son prestige après les divisions provoquées par l’affaire Dreyfus quelques années plus tôt.

Lorsque la guerre s’enlise et que l’illusion d’une victoire rapide disparaît, l’esprit change. On continue de se divertir, mais la fête prend une autre fonction : distraire les permissionnaires, ces soldats qui rentrent quelques jours à Paris entre deux séjours au front. Les théâtres, les music-halls et les cafés-concerts deviennent des refuges où l’on essaie d’oublier la boue des tranchées et le vacarme de l’artillerie.

Puis les années passent. Les pertes s’accumulent. Les offensives meurtrières, Verdun, la Somme, les gaz, les bombardements… Peu à peu, même le rire devient difficile pour les « poilus ». La fête n’est plus une bravade ni même un simple divertissement : elle devient une forme de consolation collective. Une manière de tenir, de survivre moralement à une guerre qui semble interminable.

Alors on imagine sans peine ce que représente l’armistice de novembre 1918. Après quatre années de tension, de deuil et de privations, c’est une explosion de joie. Dans les rues de Paris, les foules envahissent les boulevards, chantent, dansent, s’embrassent. Les cloches sonnent, les drapeaux apparaissent aux fenêtres, les cabarets et les théâtres se remplissent.

Plus qu’une célébration patriotique, c’est une libération. Une nécessité presque vitale : enfin, après tant d’horreurs, la possibilité de faire une vraie fête — immense, collective, et profondément cathartique.

Sans limite.

Ce furent les années folles.

L’entièreté de la population hurle «Plus jamais ça!» et rebaptise la guerre mondiale (qui n’est pas encore qualifiée de «première» car on n’ose imaginer qu’il y en aura sous peu une deuxième): la «Der des Ders» (la «dernière des dernières guerres»). On s’empresse de proposer de nouvelles griseries sur fond de musiques nouvelles venues d’Amérique grâce à leurs soldats, dont le Jazz. Nous y reviendrons. Mais plein de choses apparaissent: la radio, le sport, des nouvelles industries comme l’électroménager, … Tout cela sur un fond de très forte croissance économique…

Mais des idées nouvelles ont aussi surgi. Le XIXème siècle avait développé une utopie positiviste collective, liée en partie à l’industrialisation mais aussi à la colonisation. Après la guerre, elle va faire place à un individualisme déchaîné et extravagant. André Gide et Marcel Proust donnent le ton littéraire de cette tendance qui s’exacerbe et croît avec le mouvement dada dont Tristan Tzara publie le manifeste. Le surréalisme d’André Breton n’est pas loin. L’Art nouveau foisonnant cède la place aux épures précieuses de l’Art déco. C’est aussi l’explosion du mouvement surréaliste.

Mais en ce qui concerne le théâtre musical ?

Les années 1920 à Paris se distinguent d’emblée des décennies précédentes par un changement de ton et de rythme. Après les privations et la censure morale liées à la Grande Guerre, la population éprouve «une irrépressible envie de s’amuser», cherchant à oublier les horreurs du conflit. On entre dans une époque caractérisée par l’insouciance et l’exubérance: c’est l’ère des Années folles, qualifiée d’«époque dorée pour la chanson, l’opérette et l’émancipation des femmes».

1.A.2) Rupture avec la Belle Époque

Sur le plan culturel, la rupture avec la Belle Époque (fin XIXème – début XXème siècle) s’illustre par l’adoption de nouvelles influences et la transformation des arts du spectacle. La Belle Époque avait vu fleurir l’opérette légère et les premiers cabarets, mais souvent dans un style encore ancré dans le XIXème siècle. En revanche, les Années folles apportent une modernité débridée: la musique jazz, introduite par les musiciens américains en 1917-1918 – qui rappelons le débarque en Europe à ce moment-là suite à l’entrée en guerre tardives des USA en 1917 – envahit Paris et imprime son rythme aux revues et opérettes. Des danses endiablées comme le charleston, le shimmy ou le black bottom, tout juste débarquées des États-Unis, enflamment les dancings et cabarets parisiens. Cette influence outre-Atlantique marque une véritable révolution des mœurs scéniques par rapport aux gracieuses valseuses et au cancan de la Belle Époque.

Par ailleurs, la sortie de guerre s’accompagne d’un bouillonnement artistique et social: le Paris des années ’20 se passionne pour la vitesse, la technologie et les arts d’avant-garde (Art déco, dadaïsme, jazz-band). C’est une époque d’accélération généralisée – des rythmes de vie, des moyens de transport, des communications, de la production artistique. On veut tout redécouvrir, tout réinventer. Comme le dira Paul Morand: «Vivre vite, mourir jeune, et faire un beau cadavre.»

1.A.2.a) La vitesse comme ivresse culturelle

La fascination pour la vitesse est partout : les voitures rugissent sur les boulevards, l’aviation connaît ses premiers grands raids (l’Aéropostale, Mermoz, etc.), les trains express relient les capitales européennes à une allure sans précédent. Cette vitesse physique se double d’une vitesse artistique: les idées fusent, les styles évoluent à un rythme effréné, les spectacles se renouvellent sans cesse.

Dans ce contexte, la revue et la comédie musicale adoptent naturellement des rythmes plus rapides: plus de numéros, des transitions plus courtes, des chansons plus syncopées, des danses plus toniques. Le fox-trot, le one-step ou le charleston s’imposent parce qu’ils incarnent cette vitesse joyeuse et sautillante. Fini les rêveries langoureuses des valses de la Belle Époque: désormais, tout doit swinguer.

1.A.2.b) La technologie comme inspiration esthétique

Les années ’20, c’est aussi l’âge d’or des machines: la radio, le téléphone, le cinéma parlant (vers 1927), les ascenseurs, les gratte-ciel (même si moins à Paris qu’à New York). Les objets modernes (métro, machine à écrire, machine à coudre) deviennent les icônes d’une nouvelle vie urbaine, que les artistes investissent dans leurs œuvres.

Dans les spectacles parisiens, cela se traduit par:

  • des décors stylisés Art déco : symétrie, lignes géométriques, matériaux métalliques, miroirs, verre… Le modernisme visuel devient partie intégrante du show.
  • une scénographie influencée par l’ingénierie : escaliers tournants, ascenseurs de scène, effets lumineux électriques, plateformes mouvantes. Les revues des Folies Bergère ou du Casino de Paris deviennent de véritables mécaniques de précision.
  • des costumes évoquant parfois le monde industriel ou futuriste (robots, villes du futur, mécaniques vivantes), notamment dans certaines revues dites « modernes ».

Le spectacle devient machine à rêve, à tous les sens du terme.

1.A.2.c) Les avant-gardes artistiques : Dada, Surréalisme, Art déco

Paris dans les années 1920 est aussi le creuset des avant-gardes artistiques. Tandis que Dada (avec Tristan Tzara, Francis Picabia, etc.) rejette les conventions bourgeoises et pousse à l’absurde, le Surréalisme (né autour de Breton, Aragon, Soupault) explore les profondeurs de l’inconscient. Ces mouvements influencent surtout les arts visuels et la poésie, mais leur ambiance de révolte ludique, de provocation, d’humour noir et de liberté absolue infuse les spectacles populaires.

On retrouve des échos dada/surréalistes dans :

  • certaines revues parodiques (au Bataclan ou au Palace) qui tournent en dérision les valeurs traditionnelles.
  • des affiches de spectacle ou décors flirtant avec le collage, le grotesque, l’ironie.
  • l’humour nonsense et les jeux de mots absurdes dans certaines chansons.

En parallèle, l’esthétique Art déco s’impose comme la signature visuelle de la décennie : formes épurées, élégance géométrique, luxe modernisé. On la retrouve :

  • dans les costumes de scène (ceux de Charles Gesmar pour Mistinguett sont un parfait exemple),
  • dans les affiches de Paul Colin (comme celle de la Revue Nègre),
  • dans l’architecture même des salles (le Théâtre des Champs-Élysées ou le Gaumont-Palace sont des temples Art déco).
1.A.2.d) Le jazz-band : catalyseur musical de la modernité

Enfin, impossible de parler de cette modernité sans évoquer l’arrivée du jazz. Ce n’est pas seulement un genre musical : c’est un mode de vie, une manière de ressentir le monde. Syncopes, improvisation, énergie brute… tout cela électrise le public parisien, qui découvre cette musique avec stupéfaction.

Le jazz devient vite le carburant musical des revues et comédies musicales:

  • Maurice Yvain intègre des orchestrations jazzées dans Ta bouche ou Dédé.
  • Joséphine Baker et Sidney Bechet font entendre des rythmes jusque-là inconnus du public français.
  • Les spectacles de Mistinguett se dotent de sections de cuivres jazzy, rendant la revue plus moderne que jamais.

Le jazz devient un code sonore de la modernité, tout comme l’Art déco en est l’image.

On voit donc que le théâtre musical n’échappe pas à cet élan de modernité. La nouvelle génération de spectateurs «rêve d’un monde différent» et plébiscite les spectacles novateurs, plus rythmés, plus audacieux. Le contraste avec l’avant-guerre est d’autant plus frappant que durant le conflit, les grandes scènes de revue avaient ralenti leurs activités (nombre d’artistes étant mobilisés ou partis en tournée auprès des soldats). Lorsque la paix revient, Paris rouvre ses théâtres et music-halls avec un esprit de fête démultiplié. Cette soif de divertissement, combinée à l’ouverture cosmopolite de l’après-guerre, crée les conditions idéales pour l’âge d’or du music-hall dans la capitale.

Sources

  1. Jean-Jacques Becker & Stéphane Audoin-Rouzeau, 14-18, Retrouver la guerre, Gallimard, 2000. Un ouvrage majeur sur l’expérience de guerre, le moral des populations et la culture du conflit.
  2. Antoine Prost, Les Français dans la Grande Guerre, Gallimard, 1987. Étude essentielle sur la vie quotidienne et les mentalités pendant le conflit.
  3. Margaret MacMillan, Paris 1919: Six Months That Changed the World, Random House, 2001. Analyse du contexte politique et social à Paris après l’armistice et lors de la conférence de paix.
  4. International Encyclopedia of the First World War Une encyclopédie universitaire très riche, avec des articles sur le théâtre, la culture et la propagande pendant la guerre.
  5. Mission du Centenaire 14‑18 Portail français avec ressources historiques et pédagogiques sur la guerre et la société française.
  6. Theatre in Paris – History of Parisian Cabarets Articles sur l’histoire des cabarets et des spectacles populaires à Paris.

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