OVNI: Al Jolson
10.G) La Deuxième Guerre mondiale
Le 7 décembre 1941, l’attaque surprise menée par l’armée japonaise contre la base navale de Pearl Harbor bouleverse profondément les États-Unis. En quelques heures, l’événement fait entrer le pays dans la World War II, déclenchant une mobilisation militaire et industrielle d’une ampleur sans précédent.
Pour des millions d’Américains, la guerre devient soudain une réalité quotidienne. Dans ce contexte, le monde du spectacle est lui aussi appelé à contribuer à l’effort national : concerts patriotiques, tournées dans les camps militaires et programmes radiophoniques destinés à soutenir le moral des troupes se multiplient.
Pour Al Jolson, dont la carrière semblait alors en perte de vitesse, la guerre va paradoxalement constituer une forme de renaissance. L’artiste retrouve une mission claire : chanter pour les soldats. La Seconde Guerre mondiale lui offre l’occasion de remettre son talent au service d’un public très particulier, celui des jeunes Américains envoyés au front ou en formation dans les camps militaires.
Jolson commence alors à parcourir les États-Unis pour se produire dans les camps d’entraînement, les bases militaires et les hôpitaux de l’armée, souvent dans des conditions très simples.
Contrairement aux grandes scènes de Broadway ou aux plateaux de cinéma auxquels il était habitué, ces spectacles sont improvisés dans des gymnases, des hangars ou même en plein air. Afin de pouvoir se produire dans ces lieux parfois dépourvus de matériel musical, il fait fabriquer un piano portatif, spécialement conçu pour être transporté facilement. Grâce à cet instrument et à un accompagnateur, il peut chanter presque n’importe où — y compris au plus près des lignes de front.
Cette nouvelle activité n’est pas improvisée : Jolson avait déjà participé à des tournées de divertissement pendant la World War I, et il savait par expérience l’importance que ces spectacles pouvaient avoir pour les soldats. En 1942, dans une interview accordée au The New York Times, il explique très clairement son engagement :
« Quand la guerre a commencé… j’ai senti que c’était à moi de faire quelque chose, et la seule chose que je connaisse, c’est le show-business. J’ai fait des tournées pendant la dernière guerre et j’ai vu que les garçons avaient besoin de quelque chose d’autre que de la nourriture et des exercices. Je savais que c’était la même chose aujourd’hui, alors j’ai dit aux gens de Washington que j’irais n’importe où pour jouer pour l’armée. »
Cette déclaration résume bien l’état d’esprit de Jolson à cette époque. Loin des rivalités du show-business et des difficultés personnelles qui avaient marqué les années précédentes, il retrouve un public reconnaissant et enthousiaste. Pour beaucoup de soldats, entendre Mammy, California, Here I Come ou d’autres chansons associées à sa légende constitue un moment de répit et de nostalgie dans un quotidien dominé par l’entraînement militaire et l’incertitude du combat.
Ainsi, au moment même où sa carrière hollywoodienne semble s’essouffler, la guerre redonne à Jolson un rôle central : celui d’un entertainer patriotique, capable de remonter le moral des troupes et de rappeler, par la musique et l’humour, ce pour quoi elles se battent.
Peu après l’entrée des États-Unis dans la guerre, Al Jolson prend lui-même l’initiative de s’engager dans l’effort de guerre. Il écrit une lettre à Stephen Early, attaché de presse du président Franklin D. Roosevelt, dans laquelle il propose de mettre son expérience au service des soldats. Dans cette lettre, il se porte volontaire « pour diriger un comité pour le divertissement des soldats » et précise qu’il travaillerait sans salaire, se déclarant prêt à aider à organiser tout le dispositif nécessaire. L’idée est simple : si les artistes peuvent divertir le public civil, ils peuvent aussi soutenir le moral des troupes mobilisées.
Quelques semaines plus tard, Jolson reçoit son premier calendrier de tournée établi par la United Service Organizations (USO), une organisation nouvellement créée pour coordonner les spectacles destinés aux militaires — initiative à laquelle sa lettre avait contribué. Dès lors, il entame un rythme de tournées extrêmement intense. Un article du The New York Times résumera plus tard l’ampleur de son engagement :
« Jolson s’est rendu dans plus de camps de l’armée et a joué devant plus de soldats que tout autre artiste. Il a traversé l’Atlantique en avion pour chanter et applaudir les troupes en Grande-Bretagne et en Irlande du Nord. Il s’est envolé vers les étendues glacées de l’Alaska et les forêts torrides de Trinidad. Presque tous les camps de ce pays l’ont entendu chanter et raconter des histoires drôles. »
Ses tournées le conduisent littéralement aux quatre coins du monde. Jolson se produit en Alaska, en Amérique du Sud, en Angleterre, en Afrique du Nord et en Sicile, chantant parfois devant des milliers de soldats, parfois devant quelques dizaines seulement dans un hôpital ou un poste isolé. L’artiste adapte son spectacle aux circonstances : quelques chansons, quelques plaisanteries, et surtout ce contact direct avec les soldats qui faisait sa force depuis l’époque du vaudeville. Beaucoup de militaires se souviendront plus tard de ces moments où, pendant une heure, la guerre semblait s’éloigner.
Il se montre également attentif aux préoccupations personnelles des soldats. Lorsqu’un jeune militaire lui demande d’appeler ses parents restés aux États-Unis pour les rassurer, Jolson n’hésite pas à le faire à ses propres frais, utilisant les moyens de communication disponibles pour transmettre des nouvelles. Ces gestes contribuent à renforcer sa réputation d’artiste proche des soldats et profondément engagé dans l’effort de guerre.
Cet engagement n’est toutefois pas totalement dépourvu d’un sens aigu de la publicité. Jolson reste un homme de spectacle et veille à ce que le public sache qu’il se dépense sans compter pour soutenir les troupes. Il évoque notamment le fait qu’il a contracté le paludisme lors d’une tournée dans le Pacifique, épisode qui souligne les conditions parfois difficiles dans lesquelles ces spectacles étaient organisés.
Parallèlement, il continue à apparaître à la radio, média devenu essentiel pour toucher le public américain pendant la guerre. Mais, pour Jolson, divertir les « boys » reste désormais la priorité absolue. Cette mission patriotique occupe l’essentiel de son temps et de son énergie — jusqu’au moment où, de manière inattendue, l’amour fera à nouveau irruption dans sa vie.
Alors qu’il visite des camps militaires en Géorgie en 1944 pour divertir les troupes, Jolson fait une rencontre qui va bouleverser la fin de sa vie. Il y croise Erle Galbraith, une technicienne de rayon X de 21 ans. Elle est jolie, vive, et parle avec un charmant accent du Kentucky. Jolson est immédiatement séduit. Fidèle à ses réflexes d’homme de spectacle, il lui propose aussitôt de passer un test à l’écran. Il la met en contact avec la Columbia persuadé qu’elle pourrait faire carrière.
Mais, peu après, Jolson subit une grave rechute de paludisme. Son état devient si inquiétant qu’on craint pour sa vie. Les médecins doivent finalement lui retirer le poumon gauche. Pendant cette période, la relation entre Jolson et Erle se renforce. Elle reste à ses côtés et prend soin de lui. En mars 1945, ils se marient. La différence d’âge frappe les esprits : elle a 21 ans, lui 61.
Très vite, il apparaît que ce mariage ne ressemble pas aux précédents. Erle n’a finalement aucune envie de devenir actrice. Elle choisit de se consacrer entièrement à Jolson et à leur vie commune. Pour la première fois, l’artiste semble trouver une forme de stabilité affective. Lui qui avait connu des unions tumultueuses découvre une relation plus simple et plus sereine.
Le couple adopte deux enfants et mène une vie relativement paisible. Des années plus tard, Erle affirmera toujours qu’ils ont vécu une relation profondément heureuse, marquée par une grande tendresse malgré la célébrité et les épreuves.
10.H) Renaissance
Pendant la longue convalescence qui suit son attaque de paludisme, Jolson n’a qu’une idée en tête : remonter sur scène ou devant une caméra. Dès qu’il le peut, il accepte des engagements et cherche à reprendre le travail. En 1945, il apparaît ainsi dans le film Rhapsody in Blue, consacré à la vie de George Gershwin. Jolson y joue son propre rôle et interprète Swanee, la chanson qui avait largement contribué à lancer la carrière de Gershwin des années plus tôt.
Après la guerre, l’image publique d’Al Jolson a profondément changé. Ses tournées auprès des soldats lui ont valu une immense reconnaissance, et le public le regarde désormais avec un respect nouveau. Les studios de Columbia Pictures décident alors de produire un grand film retraçant sa vie. Le projet enthousiasme Jolson… jusqu’au moment où il apprend qu’il ne jouera pas son propre rôle. La décision le met hors de lui.
Les producteurs tiennent bon. Jolson est jugé trop âgé pour incarner à l’écran toutes les périodes de sa carrière. En revanche, ils tiennent absolument à ce que sa voix soit présente. C’est donc lui qui enregistre toutes les chansons du film.
À l’écran, c’est un acteur encore peu connu de 31 ans, Larry Parks, qui incarne Jolson. Parks synchronise son jeu sur les enregistrements et reproduit soigneusement les gestes, les attitudes et les fameux tics de scène du chanteur, recréant ainsi l’illusion de voir Jolson lui-même.
The Jolson Story (1946) est construit comme une grande célébration de la carrière d’Al Jolson. Le film aligne pas moins de vingt-quatre de ses chansons à succès et introduit également un nouveau morceau, The Anniversary Song (« Oh, how we danced on the night we were wed… »), qui devient lui aussi très populaire.
Le récit est très romancé, parfois même franchement édulcoré : les zones d’ombre de la vie de Jolson sont largement adoucies pour construire une histoire émouvante et triomphale. Mais le public adore. Le film rencontre un succès immense et rapporte des millions de dollars.
La reconnaissance vient aussi d’Hollywood. Le film remporte l’Academy Award for Best Music, Scoring of a Musical Picture ainsi que l’Oscar du meilleur enregistrement sonore pour John Livadary. Il est également nommé dans plusieurs catégories importantes : meilleur acteur pour Larry Parks, meilleur second rôle pour William Demarest, meilleure photographie en couleur et meilleur montage. Le film est même présenté au Festival de Cannes de 1947, preuve de l’ampleur de son rayonnement.
À 61 ans, Jolson se retrouve soudain à nouveau au sommet. The Jolson Story fait découvrir l’artiste à toute une nouvelle génération, qui se met à acheter ses disques en grand nombre. Les ventes explosent. Et comme Jolson a négocié un pourcentage important sur les recettes du film, ce succès lui rapporte aussi beaucoup d’argent. Après des années plus difficiles où certains le considéraient comme un artiste dépassé, il redevient riche et très demandé.
La radio contribue aussi à ce retour en grâce. La simple annonce de sa présence dans une émission garantit désormais de fortes audiences. Ses apparitions avec Bing Crosby — qui admirait Jolson depuis longtemps — restent parmi les grands moments de la radio américaine. Les deux hommes s’y livrent à des échanges chaleureux et pleins d’humour, ponctués de chansons devenues célèbres.
Cette renaissance artistique redonne aussi à Jolson une nouvelle énergie. Il soigne davantage son apparence, recommence à se teindre les cheveux et enlève même parfois ses lunettes en public pour paraître plus jeune. Ses nouveaux enregistrements, comme Is It True What They Say About Dixie? et Baby Face, retrouvent les premières places du hit-parade. Et lorsqu’il enregistre une version de l’hymne national israélien, celle-ci permet de récolter plus de 100.000$ pour le United Jewish Appeal. Après avoir été considéré comme un « has-been », Al Jolson vient clairement de connaître une seconde naissance.
Le succès de The Jolson Story est tel que Columbia Pictures décide rapidement d’en produire une suite. Mais cette fois, les relations sur le plateau sont beaucoup plus tendues. Depuis le premier film, Al Jolson supporte de plus en plus mal de voir un autre acteur l’incarner à l’écran. Son irritation envers Larry Parks finit par éclater lors d’une violente dispute. La querelle est si bruyante que la production préfère finalement exclure Jolson du plateau pour éviter d’autres incidents.
Le film, Jolson Sings Again (1949), prend encore de nombreuses libertés avec la véritable histoire de l’artiste, comme l’avait déjà fait le premier. Jolson n’y apparaît toujours pas à l’écran, mais sa présence reste essentielle : c’est lui qui enregistre toutes les chansons. Il en interprète seize au total — un peu moins que dans le premier film, mais encore bien davantage que dans la plupart des musicals de cinéma de l’époque.
Pour soutenir la sortie du film, Jolson parcourt le pays. Il participe à des avant-premières, chante pour le public et savoure une fois de plus les ovations qui ont toujours nourri son énergie. Contrairement à beaucoup de suites hollywoodiennes, Jolson Sings Again connaît lui aussi un grand succès au box-office.
Les propositions affluent alors de toutes parts. La chaîne CBS envisage de lui confier la tête d’affiche d’une émission de variétés à la télévision, un média encore jeune mais en pleine expansion. Jolson projette aussi un voyage en Israël.
Mais l’actualité mondiale va tout bouleverser. En 1950, lorsque les États-Unis entrent dans la Korean War, Jolson met immédiatement ses projets de côté.
Fidèle à l’habitude qu’il avait prise pendant les conflits précédents, il veut chanter pour les soldats. Il demande au gouvernement américain de l’envoyer en Corée. On lui répond qu’il n’y a tout simplement pas de budget pour organiser des spectacles destinés aux troupes. La réponse de Jolson est restée célèbre : « What are they talkin’ about? Funds? Who needs funds? I got funds! I’ll pay myself! » — « De quoi parlent-ils ? Des fonds ? Qui a besoin de fonds ? J’en ai ! Je paierai moi-même ! »
Et il le fait réellement. Le 17 septembre 1950, Jolson s’envole pour la Corée à ses propres frais. En 16 jours à peine, il donne 42 concerts devant les soldats américains. Le rythme est épuisant, mais l’artiste, déjà âgé de 64 ans, se donne sans compter. Pour lui, chanter pour les troupes reste l’une des missions les plus importantes de sa vie.
La poussière et les conditions très dures du front coréen ont lourdement pesé sur sa santé. Jolson venait tout juste de rentrer de Corée et l’épuisement était visible. La fatigue, le froid et la saleté des camps militaires s’étaient installés dans son unique poumon — l’autre ayant été retiré quelques années plus tôt — et son organisme était à bout.
Le 23 octobre 1950, alors qu’il se trouve à l’hôtel St. Francis à San Francisco, Jolson passe la soirée à jouer aux cartes avec des amis dans sa suite. À un moment, il se plaint d’une simple indigestion. On appelle des médecins, mais comme souvent, Jolson — qui avait la réputation d’être hypocondriaque — minimise d’abord ses symptômes. Puis il prend son propre pouls. Soudain, son visage change. Il murmure : « Oh… oh, je m’en vais… » et s’effondre. Il meurt presque immédiatement d’une crise cardiaque. Il avait 64 ans.
Sa disparition provoque une immense émotion dans le monde du spectacle. Pendant plus de quarante ans, Al Jolson avait dominé toutes les formes de divertissement de son époque : la scène, le disque, la radio et le cinéma. Peu d’artistes ont connu une carrière aussi longue et aussi éclatante. À bien des égards, il pouvait légitimement revendiquer le titre que la presse lui avait souvent donné : « le plus grand artiste du monde ».
Sources
- Al Jolson Society
- Freedland, Michael. The Story of Jolson. Portland, Oreg.: Mitchell Vallentine, 2007. Version illustrée et mise à jour d’un ouvrage antérieur du même auteur. Il s’agit d’une synthèse vivante et accessible de la carrière et de la vie privée du sujet.
- Goldman, Herbert. Jolson: The Legend Comes to Life. New York: Oxford University Press, 1988. Biographie solidement documentée et fondée sur des recherches approfondies. L’ouvrage comprend notamment une chronologie détaillée des apparitions scéniques ainsi qu’une filmographie couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste.
- Grudens, Richard. When Jolson Was King. Stonybrook, N.Y.: Celebrity Profiles, 2006. Biographie consacrée au sujet, mettant particulièrement l’accent sur sa carrière de divertisseur et de chanteur.






