Chapitre 3 – 1866–1927 : recherches
Le laboratoire du musical

OVNI: Al Jolson

3 ▸ 1866➙1927 – Recherches
E ▸En dehors des ‘Big Five’: les « autres » (3/33)
10) Un OVNI: Al Jolson (1886-1950) 🇺🇸 (4/8)

10.C) L’après-guerre

Au sommet de sa carrière scénique, Jolson apparaît dans trois succès consécutifs, chacun ayant tourné sur les routes des États-Unis pendant des années:

  • Sinbad () (1918, 164 représentations à Broadway), dont nous avons déjà parlé, est resté en tournée jusqu’au milieu de 1921.
  • Bombo () (1921, 219 représentations à Broadway)
  • Big Boy () (1925, 180 représentations)

10.B.2) 1921 – Bombo (219 représentations à Broadway)

Avec Bombo (1921, 219 représentations à Broadway), Jolson offre une nouvelle métamorphose à son personnage fétiche. Gus devient cette fois matelot à bord du navire de Christophe Colomb — prétexte à une suite de situations comiques et de numéros spectaculaires. Le public suit sans hésiter. Jolson électrise la salle en ajoutant au spectacle plusieurs chansons appelées à devenir des classiques : Toot, Toot, Tootsie, April Showers et California, Here I Come déclenchent ovations et rappels.

Le succès est tel que les frères Shubert inaugurent pour lui un théâtre flambant neuf de 1 700 places : le Jolson’s 59th Street Theatre. À seulement 35 ans, Al devient le plus jeune artiste de Broadway à voir son nom inscrit sur la façade d’un théâtre. Un symbole éclatant de sa domination sur la scène new-yorkaise.

Ironie de l’histoire : il n’y jouera pourtant que ce seul spectacle. Deux ans plus tard, le même théâtre accueillera la première tournée américaine du Théâtre d’Art de Moscou dirigé par Konstantin Stanislavski. D’un showman flamboyant à l’apôtre du jeu intérieur, la scène change de ton — mais le nom de Jolson, lui, restera gravé sur la devanture.

Lors de la soirée d’ouverture de Bombo (), Al Jolson était paralysé par le trac, marchant dans les rues pendant des heures avant l’heure du spectacle. Par peur, il perdit sa voix et pria les machinistes de ne pas lever le rideau. Mais quand le rideau s’est levé, il «était debout en coulisses à trembler et à transpirer». Après avoir été poussé sur la scène par son frère Harry, il a joué, puis a reçu une ovation qu’il n’oublierait jamais: «Pendant plusieurs minutes, les applaudissements ont continué tandis qu’Al se tenait debout et saluait.»

Il a refusé de remonter sur scène pour le deuxième acte, mais le public «a tapé des pieds et a scandé « Jolson, Jolson », jusqu’à ce qu’il revienne

Il a pris 37 rappels de rideau ce soir-là et a dit à l’auditoire: «Je suis un homme heureux ce soir.»

Après avoir joué le spectacle en tournée pendant un an, il revint en mai 1923, pour jouer Bombo () au Winter Garden Theatre. Le critique du New York Times a écrit: «Il est revenu comme le cirque, plus grand, plus lumineux et plus nouveau que jamais… Le public d’hier soir n’était pas disposé à rentrer chez lui, et quand le spectacle proprement dit était terminé, Jolson est réapparu devant le rideau et a chanté encore de nombreuses chansons, anciennes et nouvelles.»

10.B.2) 1925 – Big Boy (180 représentations à Broadway)

Big Boy () (1925, 180 représentations) avait un Gus qui était jockey devant remporter des courses malgré un assortiment de manigances sur la piste. On avait donc sur scène en vedette des chevaux de course sur tapis roulants! Jolson rajouta la chanson Keep Smiling at Trouble. Le spectacle est un triomphe. Les critiques sont dithyrambiques, dont celle de Robert Benchley dans Life Magazine:

« S’asseoir et se sentir soulevé par la personnalité de Jolson, permet de comprendre ce qu’ont voulu signifier les inventeurs du mot « personnalité ». Aussi peu impressionnante que puisse être la comparaison avec M. Jolson, nous pouvons dire que Saint Jean-Baptiste a été le dernier homme à posséder une telle personnalité. Il y a quelque chose de surnaturel. Lorsque Jolson entre en scène, c’est comme si un courant électrique passait dans des câbles sous les sièges. Le public est fasciné. Il parle, roule des yeux, se mord les lèvres et tout est fait. Vous êtes transformé en braise vivante. Sa lèvre inférieure tremble et votre cœur se brise d’un claquement violent. Il chante et vous vous éloignez envoyer une lettre nocturne à votre mère. Quelle vitalité, quelle personnalité, quel charme!»

Une bronchite récurrente a forcé Jolson à annuler des représentations et les Shubert ont dû fermer ce spectacle sold-out après huit semaines en mars 1925. Peu l’auraient cru, mais Jolson n’apparaîtrait plus jamais sur la scène du Winter Garden Theatre. Jolson se rétablit lors d’une croisière prolongée.

Lors de son retour à New York en août 1925, il rouvre Big Boy () au 44th Street Theatre pour 120 autres représentations, suivies d’une tournée de onze mois. Jolson a ajouté Keep Smiling At Trouble et It All Depends on You. Lorsque son interprétation de If You Knew Susie a eu peu de succès, Jolson l’a «donnée» à Eddie Cantor qui l’a transformée en tube. Cantor a affirmé que dans les années qui suivirent, Jolson lui a dit un peu amer: «Si j’avais su à quel point cette chanson serait un succès, je ne vous l’aurais jamais donnée.» Il jouera ce spectacle pendant trois ans en tournée.

La plupart des musicals des années 1920 tentaient d’entasser autant de talents que possible sur scène (cf les Revues) mais ici, le seul talent qui comptait dans un spectacle avec Jolson, c’était Jolson. On n’a permis cela à personne d’autre. Le plus grand défi de Jolson était donc de rester à la hauteur. Demi-dieu omniscient sur scène, il pouvait être un être fragile doutant de lui en coulisses. Le public ignorait que Jolson souffrait d’une nervosité paralysante les soirs de Première. Un artiste qui comptait autant sur l’improvisation ne pouvait pas se sentir pleinement préparé lors de la Première d’un nouveau spectacle. Comme nous l’avons dit, des seaux étaient placés des deux côtés de la scène afin qu’il puisse vomir sans interrompre la représentation.

Au milieu des années ‘20, les désaccords entre Jolson et les Shubert sont devenus fréquents, et la routine des longues séries commença à faire ses ravages. Maintenant dans la quarantaine, Al annulait souvent des représentations – invoquant des bronchites ou des laryngites – se réfugiant en Floride pour quelques jours de soleil. Il a si souvent invoqué des maladies que les gens ont cessé de le croire. Chaque arrêt coûtait une vraie fortune aux Shubert. Bien que «jouer» était essentiel pour Jolson, il devait trouver un moyen moins épuisant d’atteindre ses fans.

Sources

  1. Al Jolson Society
  2. Freedland, Michael. The Story of Jolson. Portland, Oreg.: Mitchell Vallentine, 2007. Version illustrée et mise à jour d’un ouvrage antérieur du même auteur. Il s’agit d’une synthèse vivante et accessible de la carrière et de la vie privée du sujet.
  3. Goldman, Herbert. Jolson: The Legend Comes to Life. New York: Oxford University Press, 1988. Biographie solidement documentée et fondée sur des recherches approfondies. L’ouvrage comprend notamment une chronologie détaillée des apparitions scéniques ainsi qu’une filmographie couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste.
  4. Grudens, Richard. When Jolson Was King. Stonybrook, N.Y.: Celebrity Profiles, 2006. Biographie consacrée au sujet, mettant particulièrement l’accent sur sa carrière de divertisseur et de chanteur.

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