Chapitre 3 – 1866–1927 : recherches
Le laboratoire du musical

OVNI: Al Jolson

3 ▸ 1866➙1927 – Recherches
E ▸En dehors des ‘Big Five’: les « autres » (3/33)
10) Un OVNI: Al Jolson (1886-1950) 🇺🇸 (3/8)

10.B) Les musicals du Winter Garden Theatre (suite)

10.B.2) «Le plus grand artiste du monde»

Dans Robinson Crusoe Jr. () (1916 – 139 représentations), Jolson jouait trois rôles – Vendredi, le compagnon de Robinson, mais aussi Gus et quelqu’un nommé Fatima. L’histoire commence avec «Gus» Jackson (Jolson), le chauffeur noir du playboy millionnaire Dick Hunter. Hunter s’endort et rêve qu’il est Robinson Crusoé, avec «Gus» comme son compagnon Vendredi. Enlevés par des pirates, Crusoé et Gus terminent le premier acte en marchant sur la planche les menant à la mort. De manière totalement inexplicable, l’acte deux commence dans la «Ville d’Argent». Après de nombreux rebondissements, quand les choses semblent désespérées, le millionnaire se réveille et décide de jeter une caution, laissant mal les arrangements à Gus.

L’intrigue décousue n’avait aucune importance. Le public venait voir et entendre Jolson, et il leur a donné ce qu’ils voulaient. Il a rajouté les chansons Where the Black Eyed Susan’s Grow et Where Did Robinson Crusoe Go With Friday on Saturday Night? Après Broadway, le spectacle a tourné pendant plus d’un an. Pendant cette tournée, les Shubert ont commencé à placer le nom de Jolson au-dessus du titre du spectacle, reconnaissance officielle qu’il était une véritable star. C’était d’ailleurs pendant cette tournée que les Shubert ont commencé à qualifier Jolson de «le plus grand artiste du monde

10.B.3) «La Première Guerre mondiale»: Sinbad (164 représentations)

Lorsque les États-Unis entrent en guerre en en 19171, Jolson veut s’engager. Mais l’armée le refuse. Adolescent, il a souffert d’une légère tuberculose qui lui a laissé des séquelles pulmonaires. Les médecins estiment qu’il n’est pas apte au service actif. Pour un artiste au sommet de sa popularité, c’est un coup dur : il aurait voulu participer directement à l’effort national. Il trouve alors une autre manière de servir. Jolson met sa voix et sa notoriété au service de la guerre. Il chante lors de grands galas de charité et contribue à récolter des sommes considérables pour soutenir les soldats et leurs familles. Surtout, il se rend dans les camps militaires pour se produire devant les troupes. Ces spectacles auprès des soldats deviennent pour lui une véritable mission. Il y prend goût et, toute sa vie, il continuera à chanter pour les militaires, sur le sol américain comme à l’étranger.

Devenu celui que la presse surnomme sans hésiter « le plus grand artiste du monde », Jolson sait qu’il n’a plus droit à l’erreur. Sa nouvelle production, Sinbad (1918 – 164 représentations), est attendue comme un événement. La pression est telle, le soir de la première, que l’on place des seaux dans les coulisses au cas où la tension lui donnerait la nausée. Jolson joue gros : sa réputation, son titre officieux de roi de Broadway, et l’appétit d’un public qui en veut toujours plus.

Pour assurer le triomphe, il enrichit le spectacle de chansons qui deviendront parmi les plus célèbres de sa carrière. N’Everything et I’ll Say She Does rencontrent un joli succès, mais c’est surtout Rock-a-Bye Your Baby with a Dixie Melody qui embrase Broadway. Le numéro devient un moment phare du spectacle et s’impose durablement dans son répertoire. La tournée dure près de deux ans, et fidèle à ses habitudes, Jolson ne cesse de remodeler le show, ajoutant de nouveaux morceaux au fil des représentations. Avalon s’installe ainsi définitivement parmi ses standards.

Un soir de tournée, lors d’une fête, Jolson entend un jeune pianiste jouer un air particulièrement entraînant. Intrigué, il demande d’où vient la mélodie. Le musicien, un certain George Gershwin, lui explique qu’il a écrit la chanson avec le parolier Irving Caesar pour une revue de boîte de nuit qui n’a pas rencontré le succès. Jolson comprend immédiatement le potentiel du morceau. Il l’intègre sans attendre à Sinbad. La chanson s’intitule Swanee — et elle va changer bien des choses.

Mais Jolson ne s’arrête pas là. Il ajoute une chanson qui va devenir l’un des sommets de sa carrière : My Mammy.

Le premier soir où il l’interprète dans Sinbad, le spectacle s’interrompt presque. Le public explose, réclame des rappels, refuse de laisser la soirée continuer comme si de rien n’était. Le numéro devient un moment suspendu, chargé d’émotion et de théâtralité. Pendant des années, cette chanson lui collera à la peau. Et il en est fier : Jolson aime se présenter comme le « chanteur de la chanson Mammy », cultivant cette image d’interprète sentimental capable de faire pleurer une salle entière.

Parallèlement, il devient l’un des tout premiers artistes à vendre des quantités impressionnantes de disques. À une époque où la technologie d’enregistrement reste rudimentaire, sa voix franchit pourtant les limites techniques et s’invite dans les salons à travers toute l’Amérique. Le gramophone prolonge la scène.

Beaucoup tentent d’imiter son style, ses intonations, son intensité dramatique. Il est l’un des chanteurs les plus copiés de son temps. Mais malgré toutes les imitations, une évidence demeure : personne ne chante une chanson de Jolson comme Jolson lui-même.

Jolson ne s’est pas contenté de chanter. Il voulait que les spectateurs reçoivent chacun de ses numéros en pleine figure. Il transformait ses chansons en orgasmes émotionnels. Il considérait le public comme sien. Il devait le cajoler, plaisanter avec lui, mais aussi le caresser.

Même les personnes assises au balcon ont affirmé que Jolson leur donnait l’impression de jouer rien que pour eux. Et ce phénomène était bien sûr amplifié par le dispositif qui permettait à Al de marcher depuis la scène vers dans la salle, permettant à Jolson de livrer des solos en plein milieu du public.

The Shubert Brothers (III): atteindre son but

Nous avions déjà abordé précédemment les Frères Shubert dans ce chapitre: ()

Depuis la mort de leur frère Sam en 1905, Lee et Jacob Shubert avaient deux obsessions. La première fut de démolir Abe Erlanger et son syndicat théâtral. Avec une détermination implacable, ils ont réussi, prenant le contrôle de presque tous les théâtres importants aux États-Unis. Leur deuxième obsession était de se démolir l’un l’autre.

Lee avait un joli bureau au sommet du Shubert Theatre de New York. Jacob a établi son siège social dans une suite penthouse en marbre et or de l’autre côté de la West 44th Street. Ils s’échangeaient tous les jours des lettres et des appels téléphoniques amplis de colère. N’hésitant jamais à poursuivre quiconque devant les tribunaux, ils avaient la même habitude entre eux…

Les Shubert aimaient intimider et contrôler leurs employés. Après être apparue dans une tournée produite par les Shubert, Fanny Brice, une artiste expérimentée, a déclaré à un journaliste: «Les Shubert ont inventé une nouvelle façon de tuer les Juifs. »

Bien que les Shubert encensaient Jolson en public, ils le soumettaient en coulisses aux mêmes tactiques de bras de fer qu’ils utilisaient avec tout le monde. À un moment donné, les Shubert ont pris son frère Harry Jolson sous contrat, menaçant implicitement de l’utiliser à la place d’Al. Imperturbable, Al se leva et quitta la pièce. Les Shubert acceptèrent bientôt les conditions d’Al, et le contrat de Harry fut annulé, laissant aux frères Jolson une autre raison de se haïr. Pour les Shubert, un fait était indéniable: ils avaient besoin du très populaire Jolson bien plus que Jolson n’avait besoin d’eux.

Notes de bas de page

  1. Rappelons ici que pour les Etats-Unis, la 1ère guerre mondiale n’a commencé qu’en 1917. Avant, même si l’ancien monde était en guerre, eux étaient en paix. ↩︎

Sources

  1. Al Jolson Society
  2. Freedland, Michael. The Story of Jolson. Portland, Oreg.: Mitchell Vallentine, 2007. Version illustrée et mise à jour d’un ouvrage antérieur du même auteur. Il s’agit d’une synthèse vivante et accessible de la carrière et de la vie privée du sujet.
  3. Goldman, Herbert. Jolson: The Legend Comes to Life. New York: Oxford University Press, 1988. Biographie solidement documentée et fondée sur des recherches approfondies. L’ouvrage comprend notamment une chronologie détaillée des apparitions scéniques ainsi qu’une filmographie couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste.
  4. Grudens, Richard. When Jolson Was King. Stonybrook, N.Y.: Celebrity Profiles, 2006. Biographie consacrée au sujet, mettant particulièrement l’accent sur sa carrière de divertisseur et de chanteur.

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