Cette tension est le nerf de la guerre pour le musical dans l’entre-deux-guerres! Broadway (et au-delà, le musical américain en général) se retrouve littéralement tiraillé entre deux élans: le plaisir immédiat du divertissement et la tentation de faire œuvre dramatique. Pendant longtemps, ces deux forces coexistent sans vraiment fusionner — et c’est précisément ce tiraillement qui rend cette période si riche.
Analysons rapidement ces dix musicals quant à leur positionnement dans le ‘pour ou contre’ divertissement pur… Mais on va voir que tout n’est pas si balisé que cela et que certains musicals qualifiés de ‘divertissement pur’ pourraient être plus à cheval sur les deux colonnes que ce que nous avons proposé ci-dessus!
3.B.1) Cinq exemples de divertissements purs
3.B.1.a) George White’s Scandals (revues des années 1930)
Analyser les George White’s Scandals () est presque l’analyse « zéro » du divertissement pur — car là, on est vraiment au cœur du Broadway qui assume pleinement de ne pas raconter d’histoire et de purement divertir. C’est aussi important d’en parler pour bien comprendre contre quoi les auteurs plus « littéraires » se sont battus par la suite.
- Pas d’intrigue du tout
- Les Scandals sont des revues: enchaînement de numéros comiques, chantés, dansés, sans aucun lien narratif entre eux.
- Chaque numéro est une petite scène indépendante:
- Sketch humoristique,
- chanson sentimentale ou comique,
- numéro de danse éblouissant,
- parade de costumes extravagants.
- On a donc un plaisir visuel, auditif, immédiat mais aucun récit suivi, aucun personnage évolutif.
- Des chansons pensées pour briller individuellement
- Chanson d’amour: moment lyrique pour faire rêver (parfois avec un couple vedette)
- Chanson comique: prétexte à un éclat de rire sur un sujet d’actualité ou une mode
- Numéros de danse: explosion visuelle, sans lien dramatique
- Les chansons sont écrites comme des singles modernes: destinées à marcher toutes seules, pas à servir un ensemble dramatique
- Vedettariat pur
- Chaque numéro est conçu pour mettre en valeur une vedette: chanteur, humoriste, danseur
- Le casting est souvent prestigieux: on y trouve des grands noms du music-hall ou de la radio
- La star est plus importante que le spectacle en lui-même
- C’est l’époque où la présence scénique est le produit principal, bien plus que l’histoire racontée (qui n’existe pas)
- L’esthétique du plaisir pur
- Chaque Scandals est une fête visuelle : costumes étincelants, décors changeants, girls glamour à foison
- On y trouve:
- des ballets inspirés de Busby Berkeley
- des numéros de comédie de style vaudeville
- des chansons sentimentales sucrées
- Le but est clair: éblouir, séduire, amuser, charmer, sans jamais ralentir pour demander réflexion ou émotion profonde
Les George White’s Scandals () incarnent le divertissement pur dans sa forme la plus assumée: aucun récit, aucun personnage continu, juste une succession de plaisirs scéniques immédiats. Ils représentent donc le pôle extrême opposé au « musical play » en gestation dans les années 1930.
3.B.1.b) Girl Crazy (Gershwin, 1930)
- Une intrigue simplette et prétexte
L’histoire pourrait tenir sur une carte postale :- Un jeune playboy new-yorkais, Danny Churchill, est envoyé dans l’Ouest américain pour se « calmer »
- Il ouvre un casino clandestin, tombe amoureux d’une postière, et fait face à des shérifs maladroits
- Des chansons brillantes… mais peu intégrées à l’action
Le génie musical des frères Gershwin (George pour la musique, Ira pour les paroles) est éclatant, mais pas au service de la narration:- I Got Rhythm: une chanson de bravoure pour Ethel Merman, sans lien narratif fort.
- Embraceable You: il s’agit d’une déclaration d’amour très classique, générique.
- But Not For Me: cette chanson exprime un sentiment amoureux désabusé, joli mais générique aussi.
- Mise en avant du « star vehicle »
- Girl Crazy () a été conçu pour servir de tremplin à Ethel Merman (qui y fit des débuts fracassants) et promouvoir son numéro explosif (I Got Rhythm).
- Les stars, plus que les personnages, sont le moteur du spectacle.
- Fred Astaire y participa aussi, en tant que chorégraphe: la danse est un ornement spectaculaire, non dramatique.
- Pas de recherche d’unité thématique ou stylistique
Chaque chanson, chaque scène, chaque danse existe pour son propre plaisir:- Pas de fil rouge émotionnel fort.
- Pas de tentative d’aligner musique, danse et intrigue dans un même élan dramatique.
3.B.1.c) The Boys from Syracuse (Rodgers & Hart, 1938)
The Boys from Syracuse () est un autre cas très intéressant, car il illustre parfaitement la persistance du divertissement pur, même à un moment où l’ambition littéraire commence doucement à gagner du terrain à Broadway. Nous sommes maintenant en 1938, en fin de décennie.
- Une intrigue basée sur la farce classique
- Adaptation libre de La Comédie des Erreurs (The Comedy of Errors) de Shakespeare: deux paires de jumeaux séparées à la naissance provoquent des quiproquos infinis dans la ville d’Éphèse.
- L’intrigue repose sur:
- erreurs d’identité,
- poursuites burlesques,
- confusions amoureuses,
- malentendus délirants.
- Des chansons merveilleuses… mais qui restent ornementales
- Falling in Love with Love: déclaration romantique intemporelle, mais pas totalement intégrée à l’action immédiate.
- This Can’t Be Love: hymne à l’amour sans douleur — beau moment émotionnel, mais générique.
- Sing for Your Supper: une chanson « show-stopper » — drôle, séduisante mais totalement indépendante de la progression de l’intrigue.
- Un traitement délibérément burlesque
- Pas de volonté de tirer de la pièce une méditation sur l’identité, la destinée, ou l’angoisse existentielle (comme Shakespeare aurait pu inspirer).
- Rodgers & Hart privilégient l’humour léger, la vivacité verbale, les situations absurdes.
- Un spectacle pensé pour l’évasion
- En 1938, l’Europe est à feu et à sang (Munich, Anschluss…), les États-Unis entrent dans l’ombre de la crise mondiale.
- Broadway offre ici un pur moment d’évasion fantaisiste.
- Ce n’est pas un spectacle pour réfléchir, c’est un spectacle pour oublier.
The Boys from Syracuse () est un musical de pur plaisir, basé sur la virtuosité verbale et musicale, sans ambition littéraire profonde malgré sa source « noble » (Shakespeare). C’est une preuve que l’adaptation d’un classique ne garantit pas une ambition dramaturgique — tout dépend du ton et du traitement choisi.
3.B.1.d) Anything Goes (Cole Porter, 1934)
Anything Goes () (1934) est un excellent cas de « frontière floue » entre divertissement pur et spectacle avec des velléités de satire.
- Une intrigue légère et rocambolesque
- À bord d’un paquebot transatlantique reliant New York à Londres, se croisent:
- une star de music-hall excentrique (Reno Sweeney)
- un jeune courtier amoureux
- une riche héritière promise à un aristocrate anglais falot
- un gangster déguisé en ministre…
- Résultat: déguisements, quiproquos, manipulations amoureuses et… beaucoup de cocktails.
- À bord d’un paquebot transatlantique reliant New York à Londres, se croisent:
- Des chansons éblouissantes, mais peu narratives
- I Get a Kick Out of You: une vraie chanson de caractère pour Reno — pur plaisir d’écoute, peu lié à l’intrigue.
- You’re the Top: duo de fanfaronnade avec virtuosité verbale mais zéro avancée narrative.
- Anything Goes: c’est un sublime hymne au non-sens contemporain, un commentaire social léger et pas moteur de l’action.
- Y a-t-il une ambition satirique?
- Oui, légèrement:
- Quelques piques sur la célébrité facile, l’absurdité du monde moderne, les faux héros médiatiques.
- Les criminels deviennent des célébrités adorées par le public.
- On se moque de la haute société snob et des titres de noblesse.
- Mais:
- C’est fait sur un mode farfelu, léger, jamais amer.
- La satire est secondaire: elle enrichit le comique, elle ne transforme pas la structure du récit.
- Oui, légèrement:
- Star vehicles et fragmentation
Anything Goes () est un bijou de divertissement pur, éclairé par un brin de malice sociale… mais pas un spectacle « littéraire » dans son ambition profonde. C’est Broadway dans ce qu’il a de plus effervescent, stylé, et irrésistiblement désinvolte, pas encore Broadway comme grand théâtre du drame humain.
3.B.1.e) Of Thee I Sing (Gershwin, 1931)
Of Thee I Sing () (1931) est un cas beaucoup plus ambigu que les exemples précédents. À première vue, on pourrait croire qu’il appartient au même camp du divertissement pur… mais en réalité, il flirte déjà avec une ambition littéraire, sans l’embrasser complètement. Il est à la frontière.
- L’intrigue: satire politique… mais sous forme de farce
- L’histoire tourne autour d’un candidat à la présidence américaine, John P. Wintergreen, qui fait campagne sur une plateforme: « l’amour » (!).
- À la place d’un programme politique sérieux, il promet de se marier avec la gagnante d’un concours de beauté.
- Scandales, revirements, procès, absurdités bureaucratiques: c’est une satire du système politique américain, mais traitée sur le mode comique et extravagant.
- Des chansons drôles et entraînantes, mais peu motrices dramatiquement
- Wintergreen for President: il s’agit d’un hymne de campagne humoristique, très « numéro de revue ».
- Of Thee I Sing: un hymne patriotique détourné en chanson d’amour absurde.
- Love Is Sweeping the Country: c’est une grande fantaisie légère sur l’amour omniprésent.
- ‘Star vehicle’ ou ‘pièce d’ensemble’?
À la différence de Girl Crazy (), Of Thee I Sing () n’est pas construit pour une seule vedette. C’est un spectacle d’ensemble, où l’histoire est censée être la vedette. Mais attention:- Le comique de situation l’emporte souvent sur la logique dramatique.
- Les personnages sont des caricatures, pas des êtres évolutifs.
- Ambition thématique absence de gravité dramatique
C’est là tout le paradoxe de Of Thee I Sing ():- Il y a une vraie ambition thématique: parler de la vacuité du discours politique américain.
- Mais le traitement est ultra-léger: la satire reste toujours drôle, jamais inquiétante ou tragique.
Of Thee I Sing () est une comédie musicale satirique avec ambition thématique, mais réalisée dans l’esthétique du divertissement pur. C’est un prélude intelligent au futur musical engagé, mais encore dans la tradition du ‘musical-spectacle’ des années 1920-1930.
Soulignons une prouesse historique: c’est tout de même le premier musical à remporter le Prix Pulitzer du théâtre en 1932 — signe que même en mode léger, l’ambition intellectuelle commençait à être reconnue!